Ina #15

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Longeant la côte depuis leur départ du canal de la Baie des Loups, Ina scrutait l’étendue verte d’épines qui précédaient la plage de coquillages puis la colline de Dar Ys. Le bateau de Haju était un navire de fortune, mais néanmoins largement suffisant pour éviter les récifs peu escarpés et les vagues fluettes du climat d’Arlys. Les imposants vêtements qu’elle portait sur ses épaules l’étouffaient et la transpiration dégoulinait sur son visage. Elle imita Haju qui ramait déjà torse nu tout en fixant les profondeurs, et enleva ses bottes, ses gants, son gilet et tout l’attirail d’hiver dont elle n’avait plus besoin pour ainsi sentir la légère brise orientale et humer ses effluves marines. L’hybride profitait chaleureusement du cadeau d’Ina qui lui permettait de faire face à l’astre solaire et d’apprécier cette journée de printemps. Il avait passé la nuit à réaliser d’étranges potions en laissant reposer le précieux fluide écarlate dans la marmite pleine de racines et d’algues bouillies, puis avoir porté le tout à ébullition avant de déverser ce précieux mélange violacé, gouttes à gouttes, dans de petites fioles transparentes tandis qu’Ina s’était écroulée, vidée de toute énergie, dans un profond sommeil. Avant leur départ, Haju avait confié ces décoctions inespérées à Höd qu’il jugeait être le plus sage et moins impulsif des Renégats de la Baie des Loups. Maintenant rassuré, il jeta un coup d’œil furtif à la jeune humaine et flaira discrètement son parfum transporté par le vent. Les lésions cutanées de la vieille s’étaient refermées et Ina passa une main indécise sur sa nuque tandis ses yeux arpentèrent l’épée offerte en échange de l’aide précieuse qu’elle avait pu apporter à la rébellion. Échanger du sang contre une arme, quel symbolisme burlesque, pensa Ina. Dar Ys se dessina alors et la frêle pirogue se dirigea lentement vers le temple principal d’Arlys sur lequel la monstrueuse masse reptilienne restait inchangée. Ce fut au crépuscule que le duo accosta contre la plage parsemée de galets rondelets et de coquillages fissurés. Sous les regards hargneux des gardes satyres, les mains de la jeune femme écartèrent brutalement la porte du temple mais ses yeux ne constatèrent personne. Ses pieds cavalèrent vers l’arrière du bâtiment, passèrent par l’atrium jusqu’à la chambre vide de Freyr avant de redescendre bredouilles dans le hall d’entrée. Harmonia se tenait maintenant devant la porte de sa chambre en compagnie de Kratos. Et de retour du jardin extérieur, Freyr abandonna Adonis et s’élança en direction de Haju. Averti.e.s par la foulée énergique d’Ina, Les Ethos se retournèrent alors paisiblement, pensant sans doute qu’il ne s’agissait qu’une nymphe en quête de quelques divertissements indolents, et leur temps de réaction se fit assez long. Lorsque Freyr réalisa la situation, ses pieds filèrent vers elle et ses bras enlacèrent sa taille. Harmonia lâcha une exclamation caustique et Adonis, un sourire tranquillisé aux lèvres, déposa une main tendre sur ses cheveux. Seul Kratos lui parut naturel tant il ne laissa transparaître aucune émotion. Ina aurait presque pu croire à ce parfait tableau de retrouvailles si elle ne disposait pas de toutes les informations qui faisaient à présent sens dans son esprit. D’un regard mélancolique, elle fixa Haju dont un sourire plaisant embellit fugacement le visage, car tous ses efforts n’avaient pas été vains.


« Haju m’a ramené sur ordre de Freyja, initia l’humaine assaillie de questions. Le Seigneur de Songe eut vent de mon existence et souhaitait faire ma connaissance, combler son ennui, me torturer ou que sais-je encore… Par respect pour Freyr, Siegfried et Freyja m’ont trouvée une échappatoire et Haju est venu à mon secours. Tu as honoré ta promesse, Haju… Je suis maintenant de retour chez « moi ». »

La simple prononciation du nom du maître de la forteresse de glace lui fit mal à la tête et Freyr sembla frisonner à son tour. Ce dernier n’en croyait pas ses oreilles car il connaissait bien les passe-temps peu conventionnels de Loki et de ses enfants mais il se tût, espérant qu’Ina en fût protégée par une tierce personne de ces atrocités comme lui-même avait pu servir de mur entre Freyja et Loki. L’hybride sembla d’abord surpris de cette version peu réaliste de la vérité mais il comprit les intentions qui se cachaient derrière les paroles d’Ina. Cette dernière ne devait pas devenir, à l’instar des hybrides, une créature dont les Ethos venaient à se méfier si elle voulait atteindre doucement mais sûrement un statut qui leur serait indispensable. La jeune femme préféra alors qu’on la crût naïve et peu renseignée. Après tout, les Symphonien.ne.s lui avaient délibérément caché certaines informations dont son bien-être dépendait pourtant. La légende du livre de Rose pesait sur son existence sur cette île et tou.te.s semblaient la partager et s’en amuser comme si la véracité de cette rumeur donnait une valeur ajouté supplémentaire à cette « humaine de compagnie » qu’Ina était devenue aux yeux d’une logique « ethosienne » prétendument supérieure. L’exercice du mensonge lui parut soudainement plus accommodant qu’elle ne l’avait pensé au départ et de longues explications, véridiques sur la forme et silencieuses sur le fond, tantôt exagérées, tantôt minimisées et légèrement transformées, s’assemblèrent sur sa langue. Harmonia sembla à la fois profondément meurtrie par les souffrances endurées par Ina et pourtant rassurée par cette version des faits, oubliant ainsi les véritables raisons de son enlèvement. La Gardienne d’Arlys la prit par les épaules avant de déposer un baiser douceâtre sur le front d’Ina. Kratos et Freyr seront les plus difficiles à berner, pensa Ina. Néanmoins, le Premier Guerrier d’Arlys l’avait aidée à accéder à des écrits interdits à sa condition et il n’était pas dans son intérêt de réagir de front à aux allégations de la jeune femme. Défiant, il se contenta donc de la guetter d’un regard insistant. Quant au Songeois, Ina savait maintenant qu’elle était la raison même de sa fuite hors d’Ithurnator et l’horreur de son supplice millénaire. À la fois compatissante et méfiante, elle se devait premièrement de connaître les intentions de chacun.e avant de parler ou d’agir. Entre une rage, et une détermination sans faille, l’esprit d’Ina se focalisa désormais sur son but défini : sortir de cette situation inextricable en jouant le jeu des Ethos. Face à l’impactante puissance de Loki, elle avait compris que sa rareté ne la sauverait d’aucun mauvais traitement ou d’abus de pouvoir. Sa liberté en dépendait. Mais aussi, sa vengeance.

Haju se posta devant son frère tout en mettant une main amicale sur son épaule. Effacée des textes sacrés et des registres, son espèce n’appartenait pas aux discussions mondaines et les deux hommes se montrèrent particulièrement secret sur les liens de parenté tant pour les secrets de la rébellion que pour éviter des remarques indiscrètes. Leurs cheveux blonds translucides et leur teint blafard suffisaient pour qualifier cet acte d’accolade nordique entre guerriers. Puis, le Songeois se perdit allégrement dans de mauvaises pensées et une certaine culpabilité, celle d’avoir peut-être conduit Loki jusqu’à cette humaine sans défense, transparaissait sur ses lèvres retroussées. Son regard s’assombrit alors et Ina vit une terreur qu’elle connaissait bien engloutir peu à peu son visage. Cet homme dont je ne prononcerai pas le nom l’a-t-il capturée pour me voir revenir à la forteresse…, se demanda Freyr, inquiet. Harmonia remarqua cette ambiance maussade et essaya de détendre l’atmosphère en proposant d’organiser un banquet pour célébrer le retour de son humaine.

Baissant tou.te.s deux la tête d’un air abattu, Freyr et Ina accompagnèrent Haju à son bateau. L’hybride ne pouvait et ne voulait pas s’attarder à Symphonie en risquant d’être coincé dans d’interminables orgies et festivités d’un consortium insouciant d’ardent.e.s. La rébellion n’en était qu’à ses débuts et son devoir accompli, il lui fallait partir. Les deux hommes s’étreignirent chaleureusement tandis qu’Ina passa ses bras autour d’eux et déposa sa tête entre leurs deux épaules qui se faisaient face.

« Je te remercie, humaine. Nous n’oublierons pas, annonça Haju en prenant la mer. J’espère te revoir un jour… et dans d’autres conditions !

Nous nous reverrons. Je n’oublierais pas la Baie des Loups, s’exclama-t-elle d’une voix chancelante mais assurément déterminée. La vengeance que je réserve à Loki viendra, un jour, accompagner vos rêves de liberté. Sois en sûr, Haju.

Si tu vois ma sœur, dis-lui que je garde précieusement son poème ! Il viendra un jour où nous arpenterons à nouveau les pâturages de Lumen, chassant, gloussant et caressant la terre sans d’autres préoccupations que celles de danser, intervint Freyr avec l’insouciance qui le caractérisait habituellement. Comme tout bon marin qui se respecte, garde l’œil rivé sur tes objectifs, les vagues et le ciel, car ce n’est pas la résignation qui conduira à la révolution. »

Freyr savait étonner par ses sautes d’humeur et ses changements de langages surprenants et aléatoires. Haju hocha la tête en direction de son frère et se retourna alors vers l’horizon, puis vers le ciel qui abritait la sphère phosphorescente et réconfortante pour l’hybride, caractérisant la face nocturne de l’astre de Credere. Les pupilles de l’humaine le fixèrent jusqu’à ce que sa silhouette disparaisse à l’Ouest. Déchiré.e.s entre l’envie de le suivre pour participer à la chute de Loki et la nécessité de rester à Symphonie le temps d’établir une stratégie viable en toute sécurité, Ina et Freyr se sentirent soudainement en parfaite compréhension mutuelle. Les lèvres de l’Ethos touchèrent le front d’Ina en guise de réconfort, puis se déposèrent sur les siennes et dans un élan d’envie, une main décomplexée se glissa sous sa chemise.

« Tu m’as manqué, tu sais ? Maintenant que tu es rentrée, nous allons pouvoir continuer nos projets, murmura l’ardent en pleine forme. Adonis me réconforte du mieux qu’il peut mais il te remplace bien mal et Aphrodite est toujours sur son dos… Savais-tu qu’Hermès était aussi son amant ? Quant à Harmonia, impossible de la détourner de Kratos. Que lui trouve-t-elle, dis-moi. Cet homme aussi froid que impassible ne mérite pas une beauté pareille. Ces Symphonien.ne.s sont bien lestes…

Ina écarquilla les yeux et hésita un instant. Cette discussion lui semblait trop légère, et son engouement mal placé pour une satisfaction immédiate des sens la mit mal à l’aise. Sans doute éveillé par les souvenirs du bastion de Songe, Freyr se montrait sous un jour inconnu, plus cru, plus égoïste, plus affligé. Tous ces siècles passés en compagnie de Loki avaient nécessaires laissé des traces indélébiles sur son schéma de pensées. Et bien qu’il paraissât enjoué et farceur, Ina décela une terrible affliction sous son sourire de façade tandis qu’il continua à déblatérer des propositions aguichantes, des souvenirs érotiques et des projections amusantes. Un homme en réalité brisé dont le calvaire l’avait poursuivi bien au-delà des frontières d’Ithurnator. Ses doigts débridés remontèrent alors le long de la poitrine de l’humaine et touchèrent par inadvertance une blessure infligée par les cordes de la harpe de Mime. Spontanément, la main droite d’Ina s’écrasa contre la joue de son ancien amant. Effaré, Freyr posa une pauma sur sa joue endolorie. Ses yeux verts croisèrent la haine qui séjournait dans le regard de la jeune femme et s’écarquillèrent.

Les Symphonien.ne.s organisent de voluptueuses festivités et s’adonnent à de luxurieuses orgies à la moindre occasion. La vie est si calme ici, ennuyante et paisible. Depuis des millénaires, cette cité se résume à l’assouvissement des désirs de toute sorte, hurla-t-il. S’il n’y a qu’en s’abandonnant entièrement à ces plaisirs éphémères que tu oublieras, c’est l’endroit parfait pour surmonter ta désolation ! C’est le seul moyen d’oublier ça !

Se rappelant alors la félicité qu’il l’avait envahie lors de son ivresse à la taverne de la Baie des Loups, Ina sût qu’il ne mentait pas et que l’égarement volontaire et conscient pouvait se montrer utile pour surmonter autant de tourments. Bouleversée par cette scène surréaliste, Ina laissa sa colère exploser.

Que fais-tu ici, Freyr ? Ta recherche insatiable de plaisir a-t-elle remplacé ton objectif principal ? Ce n’est pas toi qui est venu à mon secours mais Freyja. Ce n’est pas toi qui aide la rébellion mais Heimdall et Haju, clama Ina tout aussi fort. Et si tu n’avais pas quitté ton pays et abandonner tes camarades ? Et si Loki n’avait pas entamé de recherches pour te retrouver ? Et qu’il n’avait jamais appris mon existence ? Je n’aurais pas eu à subir tout ça ! Même si tu fus jadis le protecteur de Freyja, regarde-toi maintenant ! Tu n’es plus si différent de Loki. »

Ina ignorait même que son cœur portait une telle rancune et elle fut la première étonnée par ses paroles cruelles. L’acte de Freyr avait fait sauter les derniers scellés de sécurité qui maintenaient Ina plutôt calme en dépit de tout ce qu’elle avait vécu. En vérité, elle ressentit une certaine jalousie envers sa force, sa détermination à fuir la cité de Songe en solitaire, la légèreté de son caractère et la résilience avec laquelle il avait accepté sa solution de facilité pour surmonter ses traumatismes. Et surtout, le sacrifice dont il avait fait preuve pour protéger ce qu’il restait de sa famille. Même le valeureux prince de Lumen était un héros aux yeux de la rébellion et de ses camarades, Ina fut secouée par sa désinvolture. Mais, ce qui l’énervait le plus était la façon si nonchalante qu’il avait de prendre pour acquis ce qui ne l’était pas. Une façon d’être et d’agir si commune à un.e Ethos de sa trempe qu’elle détruisit instantanément la confiance qu’elle lui portait et ses pieds la portèrent en courant dans sa chambre. Elle se recroquevilla, le désespoir eut ainsi raison d’elle durant quelques minutes et les hurlements mentaux s’intensifièrent d’un cran. La force exceptionnelle des ardent.e.s avait beau la terrifier, Ina ne put que constater que leurs caractères étaient très différents : rudoyé, Freyr ne l’avait pas suivie et, cherchant réconfort, il devait être en train de se satisfaire de quelques plaisirs innocents ou non afin de faire tomber cette discussion dans l’oubli. Elle comprit alors que le jugement dont elle faisait preuve sur l’ensemble de leur espèce était injuste. Si Freyr agissait de la sorte en pensant que s’adonner à de multiples délectations dionysiaques constituait la seule échappatoire à sa souffrance, c’est qu’il lui imposait sa catharsis. Ina ne souhaitait pas prendre un chemin déjà arpenté et préféra tracer sa route vers un semblant de liberté. Ce qu’il lui fallait maintenant, c’était du pouvoir et rien de plus. Elle agrippa son épée, la fit virevolter, puis fendit l’air de sa lame. Ensuite, elle se déshabilla sauvagement, traînant de ses pieds la chemise en soie ainsi que le pantalon en peau de bête au sol et déposa l’intégralité de ses habits d’hiver à l’intérieur d’un coffre vide qui traînait dans un coin de la pièce. De ses deux mains, Ina empoigna l’arme qui s’y écrasa un nombre incalculable de fois. Encore du symbolisme à deux balles, pensa-t-elle furieuse. Mais, elle continua néanmoins frénétiquement à ruer de coups cette malle poussiéreuse en vociférant des grognements incompréhensibles. Et cela lui fit un bien fou. Enfin, elle se tranquillisa aux premiers sons de musique qui résonnèrent allègrement dans l’immensité du hall d’entrée. Les festivités étaient sur le point de commencer et les invité.e.s débarquaient en masse, intrigué.e.s par ce premier banquet réalisé en l’honneur d’une humaine. Amusé.e.s par cette audace de la part de Harmonia, beaucoup d’Ethos séjournant en Arlys avaient répondu présent à cette invitation peu ordinaire. Ina se devait se faire bonne impression. Elle enfila une toge symphonienne, blanche presque transparente, et noua ses cheveux en une épaisse tresse tombante sur sa clavicule. Parfaitement lucide, elle se promit alors que plus jamais ses sentiments ne devaient commander ses décisions. Il était temps de passer à l’action et de jouer au jeu des Ethos.

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