Ina #14

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Trois jours s’écoulèrent avant qu’Ina n’entendît un crissement dans les couloirs jusqu’alors silencieux du donjon. Durant son calvaire, le seul son qui avait occupé ses pensées était un bourdonnements écrasant son crâne mêlé à des cris intérieurs qui n’avaient cessé depuis son agression. Assoiffée, affamée, glacée et prostrée dans un coin de sa geôle, elle tendit néanmoins l’oreille. Un léger cliquetis suivi d’un bruit de pas légers et diffus semblèrent se diriger dans sa direction. Cette démarche discrète et hasardeuse ne ressemblait aucunement à celle du maître des lieux. La porte fut crochetée avec prudence et elle s’ouvrit graduellement de sorte à éviter un quelconque grincement. Ina, encore nue et terrorisée, réactiva néanmoins son instinct de survie et se mit sur la défensive. Un homme blond, vêtu d’une lourde peau de bête, se glissa à l’intérieur de la prison et fit signe à la jeune femme de n’émettre aucun bruit en déposant son index emballé dans un gant de cuir sombre à la verticale sur ses lèvres. Il s’approcha furtivement et lui tendit une gourde ovale qu’elle n’accepta pas tout de suite. Voyant sa perplexité, l’homme lui donna de brèves explications d’une voix terriblement faible.

« Freyja m’envoie… mais ce n’est pas le moment de faire les présentations. C’est de l’eau, bois. Les humain.e.s en ont également besoin, il me semble.

Toi aussi, tu en as besoin ? Qui es-tu ?, demanda Ina de plus en plus suspicieuse.

Nous parlerons une fois arrivé.e.s à destination… mets ces habits, murmura-t-il en lui tendant un pantalon en peau de bête, une chemise de soie surmontée d’un gilet en laine ainsi qu’une lourde cape en fourrure, une paire de solides bottes et de gants fourrés de duvet qu’elle enfila hâtivement avant de se désaltérer de tout son soûl.

Tu me demandes de te croire sur parole ? Je ne bougerais pas d’ici tant que je n’en saurais pas plus sur ton identité et sur l’endroit où tu comptes m’emmener. Cela ressemble beaucoup trop à une ruse malsaine orchestrée par l’autre co…

Aussi têtue qu’un.e humaine… Mon frère ne doit pas s’ennuyer avec toi, coupa-t-il en chuchotant. Tiens, prends mon épée. Si cela peut te rassurer…

Comment pourrais-je être rassurée par ce fait ? Vous pouvez bien la faire apparaître de je ne sais où !

Les Ethos le peuvent. Ce n’est pas notre cas, se défendit-il. Et je fais de mon mieux pour nous éviter la torture, à toi et à moi. Maintenant fais silence et suis-moi calmement. »

L’homme mystérieux au teint livide se faufila dans les couloirs. Ina n’avait plus trop le choix. Soit elle le suivait soit elle se retrouvait seule en plein milieu de la salle de torture du terrible Loki. Le contact de sa main avec l’épée la fit douter d’elle-même. J’espère qu’il est possible de tuer un.e ardent.e, pensa Ina. Même si aucun.e d’entre eux.elles n’était définitivement mort.e.s pour l’instant, cela ne signifiait pas pour autant que c’était impossible. Après tout, les fameuses Lois immuables de Credere ne s’appliquaient qu’à ses habitant.e.s. Suivant les faits et gestes de son précédant interlocuteur, Ina descendit les escaliers en colimaçon du donjon aussi rapidement que discrètement. Un petit nombre de gardes sylphes gisaient inconscient.e.s dans des positions improbables, des filets de sang serpentant leurs corps. Arrivée au commencement des marches, la créature masculine non-identifiée déplaça habilement un rideau rougeâtre parsemé de dorures qu’affectionnait tant le seigneur de la forteresse, il se glissa en dessous, deboullona une grille qui avait dû être par le passé solidement fixée à son armature puis il fit signe à Ina de le rejoindre. Le donjon se trouva être bien trop peu gardé et l’humaine discerna des cris tumultueux et des bruits sourds qui semblaient provenir de la serre, puis une mélodie jouée par Mime retentit dans le bastion suivie d’un violent fracas. L’inconnu furtif comprit alors que Siegfried, à peine sorti de sa cellule, avait réussi à déclencher la diversion escomptée à temps. Leur plan se déroulait à merveilles mais Ina n’en sut rien. Cette dernière espérait néanmoins un changement soudain de position de la part de Freyja et redoutait que ce vacarme soit l’œuvre d’une autre technique douteuse de Hela. Elle ne put pas en toucher un mot à son sauveur et accéda ainsi au passage secret si étroit que son corps dût l’arpenter de profil. Un froid glacial et des petites rafales glacées commencèrent à se faire sentir de plus en plus puissamment. Il fallut plus d’une dizaine de minutes pour qu’Ina et son compagnon puissent apercevoir leur porte de sortie, sentant de fait l’air libre caresser leurs visages. Les orteils de la jeune femme, pourtant confinés dans de chaleureuses bottes fourrées, subirent directement les morsures hivernales. Une brûlure de gel accompagnée de neige lui explosa brutalement au visage.

« Et Siegfried ? Que va-t-il devenir ?, s’écria Ina liberée de ses voeux de silence.

Il n’y pas d’inquiétudes à avoir. Il s’est aussi échappé accompagné d’une sylphe de ta carrure. Par précaution, nous avons décidé de partir en deux groupes. La plupart des gros bras doivent suivre sa trace. Ce n’est qu’une question de temps avant que Loki découvre ton évasion, mais il ne s’imaginera qu’une piste à prendre. Siegfried est parti dans l’autre sens, loin de la tempête, hurla l’homme pour se faire entendre. Les vents vont ralentir notre fuite mais l’odorat de Fenris en sera perturbé… »

Sa main empoigna fermement celle d’Ina et le duo fit face aux vigoureuses bourrasques d’Ithurnator, tout en évoluant dans un panorama d’éternelles plaines enneigées qui s’offrait à leurs yeux demi-clos. La jeune humaine se retourna alors vers le bâtiment de désolation et l’aperçut difficilement. Cette bâtisse de glace fortifiée était entourée de brumes singulières et des vents violents faisaient virevolter un essaim de flocons en une tornade protectrice, si bien que la forteresse sembla éthérée, flottant dans un espace sans contours définis. Une scène surnaturelle qui la rendait encore plus inquiétante et déraisonnable. Après plusieurs heures de marche laborieuses, le duo passa sur un sentier exigu et périlleux situé entre deux falaises.

  « On devrait être hors de portée de Nidogr. Cet idiot de dragon ne peut pas voler par ici à cause des falaises, annonça l’homme d’une voix parfaitement audible.  

Nidogr ? Un dragon ? Mais… nous aurions pu nous faire attraper dès le premier pas hors de l’enceinte du fort, comprit soudainement Ina.

Je ne voulais pas te faire revenir en arrière. Ce n’était pas le moment pour te décourager, avoua-t-il à la fois réfléchi et amusé. De toute manière, Nidogr est plus attiré par l’or que par les ordres de son maître…

Où va t-on maintenant ? Et ne me cache plus rien, baragouina Ina rougissante à cause du froid glacial. Je ne pourrais plus tenir très longtemps à cette température.

Faire une halte et trouver un.e Ethos. Il nous faut des vivres et du repos, il me semble .»

Curieuse de cette forme de vie singulière, Ina reprit la route pour quelques heures supplémentaires en sa compagnie sans poser davantage de questions. Son niveau d’épuisement était si handicapant qu’il lui fallut néanmoins ralentir la cadence. La nuit tomba sur Credere et les extrémités de son corps commencèrent à geler et d’effroyables spasmes prirent d’assaut la jeune femme quand une modeste chaumière embrumée se dévoila au bord d’une rivière gelée. Très vite, Ina se réfugia à l’intérieur et le duo fût accueilli par une élégante femme, vêtue d’un long manteau bleu foncé ouvert sur le devant et qui laissait ainsi discerner des tatouages runiques et des bijoux argentés répartis sur l’ensemble de son corps d’une peau blanche, presque translucide. Ses cheveux courts, sombres et ébouriffés, laissaient deviner un diadème frontale aux motifs lunaires. Elle sembla ravie de cette visite à l’improviste.

« Haju ! Que viens-tu faire ici ? Je suis contente de te voir, déclara-elle joyeusement. Asseyez-vous, je vous en prie. Tout n’est pas encore en ordre mais… Ah ! Je vais faire un feu.

Rien de plus simple pour une Ethos : elle n’eut qu’à claquer des doigts trois fois avant que l’odeur d’un fumet floral ne remplît la pièce et que la température grimpât en flèche.

Merci, Nanna… et désolé de compter encore une fois sur ta gentillesse. J’ai besoin d’eau et de nourriture, lui répondit-il d’un ton réservé et amical. Et surtout, l’humaine a besoin de repos. »

Épuisée, Ina s’assit à coté du feu tandis que la main de Nanna servit de récipient à de l’écume formée ex nihilo qui permit de remplir la gourde de Haju. Ce dernier tendit à la jeune humaine un peu d’eau et des fruits secs. Nanna lui offrit une fiole d’un liquide écarlate qu’il avala en une seule gorgée et il remercia leur hôte de tout cœur avant de lui conter leurs mésaventures. La discussion entre les deux ami.e.s dura de nombreuses heures durant lesquelles la jeune humaine, trop fatiguée pour entretenir une conversation, s’enroula dans une peau de bête et s’endormit devant la farandole qu’offrait les chaleureuses flammes. Elle prêta néanmoins l’oreille lors de ses brefs éveils en sursauts et glana ainsi quelques informations complémentaires.

« Subir les fantaisies de Loki et de sa famille de dégénéré.e.s… Une humaine qui plus est ! Ce Loki doit être contrôlé. Cet imposteur n’a rien à faire sur le trône de glace. Il n’est même pas le gardien d’Ithurnator ! Nombre de mes frères et sœurs ont pourtant rejoint son bastion. La dernière et unique guerre entre Ethos eut lieu par sa faute. Ah ! Qu’attend Baal pour intervenir ? Qu’en est-il de Höd et Heimdall ? Le chuchotement de leur désertion s’est aisément ébruité…

L’étincelle de rébellion allumée par Freyr s’est répandue, ils ont rejoint la Baie des Loups et vivent avec nous pour l’instant, avoua l’homme. Le futur est incertain pour eux comme pour nous. »

Ina ignorait qui était le nous dont parlait Haju mais elle comprit néanmoins qu’une autre communauté que celle des Ethos et des ardent.e.s existait sur cette île. Des êtres qui, de toute évidence, nécessitaient de l’eau, de la nourriture mais aussi du sommeil comme elle pût le constater en entendant l’homme se coucher confortablement à quelques centimètres de sa chaleureuse couchette. Ne voulant pas se réjouir trop vite, elle s’endormit tout de même avec une esquisse de sourire nonchalant aux lèvres.

Ce fût Ina la première éveillée dès les prémices de l’astre étrange et sulfureux qui constituait le soleil de Credere. Elle tenta de réveiller Haju à son tour mais ce dernier semblait dormir si paisiblement qu’elle décida d’attendre encore un petit peu et le regarda ainsi plongé dans ses rêves.

« Pourquoi souris-tu ? Ah ! Parfois, Haju fait ce truc étrange en dormant, répliqua Nanna qui semblait l’avoir déjà bien observer durant son sommeil. Comme le tonnerre, il grogne.

Pour rien. C’est juste que… qu’il est sans doute en train de rêver, chuchota Ina en réponse.

Si tu espères le réveiller avant la nuit, c’est un saut d’eau qu’il faut utiliser. Votre route est encore longue jusqu’à la Baie des Loups. Il faut également compter le temps de le sécher… »

Les deux femmes explosèrent de rire tandis qu’elles mirent ce plan à exécution et ce fût, non sans reproche et sans plainte de la part de Haju, que le duo reprit le trajet vers leur destination finale. Enclavée par la chaîne de montages de Snorri, collée à la forêt de pins de Taliesin qui faisait office de frontière avec le royaume d’Arlys, la Baie des Loups était accessible grâce à un tunnel creusé directement dans les rocheuses. L’entrée de ce passage caverneux dissimulée par de mystérieux sortilèges runiques s’ouvrit néanmoins devant les yeux ébahis d’Ina lorsqu’elle et son compagnon arrivèrent enfin après une dizaine d’heures à traverser inlassablement les steppes blanchâtres, interminables et inhabitées de la région. Haju s’engouffra en premier dans cette galerie souterraine humide mais tempérée, suivi de la jeune humaine rêvant de victuailles et d’un répit bien mérité. Leurs pas pressants résonnèrent dans l’immensité du corridor chthonien et prirent encore une bonne heure pour arriver à bon port. La nuit était tombée durant leur trajet et l’enclave qui se dessina alors devant Ina possédait un certain magnétisme et surtout, moins de neige. La proximité de ces montagnes à l’Est d’Ithurnator avec le royaume d’Arlys réchauffait la végétation ainsi que le cœur de la jeune femme. Éclairés par la lumière argentée de l’astre de Credere, des individus s’affairaient au rangement, à la pêche ainsi qu’à découper du bois sur une terre sèche et rosâtre parsemée de brins d’herbes et d’arbustes timides. Une effervescence nocturne qu’Ina avait presque failli oublier de par son enfermement dans le sinistre bastion de Songe. En tournant la tête dans tous les sens, elle aperçut des petites lumières de torches dispersées tout autour de la baie qui indiquaient une quantité conséquente d’habitations troglodytes de haut en bas des flancs des montagnes. Seul le canal situé entre deux majestueuses falaises coupait cette véritable voie lactée en un gigantesque trait opaque et ténébreux. Des exclamations enjouées et des jurons hilares sortis d’un des abris lui firent comprendre que le village possédait une taverne. Haju salua quelques habitant.e.s puis proposa à Ina de le rejoindre.

« Demain, je t’emmène à Symphonie avec mon bateau, répliqua-t-il paisiblement. Cette nuit est la tienne ! Allons à la taverne savourer les dernières découvertes de l’aubergiste.

Vous fabriquez de l’alcool, j’espère bien, s’étouffa-t-elle avant de détaler en direction de la caverne bondée.

Reste sur tes gardes. Je ne sais pas comment réagiront mes semblables face à une humaine, lui conseilla-t-il. Ne t’enivre pas trop.

Il est temps que tu m’expliques ce que tu es et qui tu es, tu ne crois pas ? J’ai suffisamment attendu que tu daignes répondre à mes questions.

Et bien… tu attendras encore un peu… Festoyons notre arrivée sans encombre à la taverne et après ça… »

Résiliente et particulièrement intéressée par d’éventuelles subsistances délicieuses et enivrantes tant ce voyage fût éprouvant, Ina se prit au jeu du silence et entra en trombe dans l’établissement. La jeune femme ignorait combien de temps ce bonheur éphémère pouvait encore durer, elle avait appris à ne plus se sentir en sécurité nulle part. Alors pourquoi ne pas profiter du moment présent ?, se demanda Ina. Interloqué.e.s de voir une personne inconnue au bataillon, les habitué.e.s la jaugèrent suspicieusement. Haju la prit alors par l’épaule et s’assit en face d’elle à une fine table ronde dans un coin de la taverne. C’est alors que la jeune femme remarqua que l’homme assis en face d’elle possédait un iris totalement noir. Ses dernières se confondaient avec ses pupilles donnant une impression d’un vide abyssal lorsqu’elle plongea son regard à l’intérieur du sien. L’ambiance repartit de plus belle accompagnée de mélodies dynamiques d’un groupe de musique qui sentait la poiscaille, et de pintes de bières débordantes de mousse qui s’entrechoquaient entre elles. Semblablement soucieux de la réaction de ses compères, Haju resta attentif quelques minutes puis se lança dans des jeux d’alcool prometteurs. Ina sirota une, deux, trois puis quatre chopes à la piquante odeur de dorade avant de rejoindre les danseur.se.s encerclant la troupe de flûtistes. Elle remua ainsi durant plusieurs heures et ce malgré la fatigue de ses aventures, les drames de son enfermement et le haut degré d’alcool dans son sang. Ina réussit, durant ce moment d’inconscience volontaire, à faire taire les hurlements de son esprit. Elle s’abandonna ainsi à la rythmique entraînante de cette taverne caverneuse et se sentit revivre l’espace d’un instant. Haju la surveillait de loin via des coups d’œils furtifs jetés entre les dès et les discussions exacerbées des piliers de bar de plus en plus alcoolisés. Il l’avait certes faite sortir de la forteresse de Songe mais sa mission n’était pas terminée pour autant. Tant qu’elle ne se trouvait pas en sécurité à Symphonie, la promesse qu’il avait faite à Freyja n’était pas honorée. Foutaises, cette humaine ne sera en sécurité nulle part sur cette île, pensa Haju. Qu’à demi-concentré sur ses actions, il se révèla être un très mauvais parieur et ce fût son camarade Renn qui empocha le butin constitué d’un poignard cristallin ainsi que d’un filet de pêche en boyaux de mouton.

Haju nota également le regard perçant de Heimdall sur Ina. Des yeux flegmatiques qui n’avaient jamais cessé de la suivre depuis leur entrée. Adossé à un mur de roche, bras croisés, Heimdall arborait son traditionnel visage austère mais semblait curieux de cette découverte. Haju connaissait bien les Ethos et il n’avait confiance qu’en quelqu’un.e.s de cette espèce trop puissante pour rester saine d’esprit. Et même si l’ardent avait rejoint la rébellion, Haju restait particulièrement méfiant à son égard bien qu’il ne sût pas si c’était justifié ou non. Alerté par cette vision furtive, Heimdall changea de cible et le fixa à son tour. Les deux hommes se toisèrent un instant tandis qu’Ina revint de sa transe en s’affalant maladroitement sur une chaise libre autour de la table où se déroulait les jeux de hasard. C’est alors qu’il rejoint le cercle. Plutôt à l’aise, l’Ethos prit une chaise qu’il retourna pour s’y installer et en utilisa le dossier pour reposer ses avants-bras, puis son menton.

« Échapper ainsi à Loki… Braver les plaines et ramener ici cette humaine saine et sauve… Même pour un.e Ethos, cette tâche n’est pas des plus simples, interpella Heimdall méfiant. Tu mérites des honneurs, Haju ! Es-tu sûr de n’avoir pas été délibérément suivi ?

Hé ! Toi ! Qui es-tu pour douter de lui ? Ce sont les Ethos dont il faut se méfier, bredouilla Ina, soûle, sans avoir conscience de qui était son interlocuteur. Ces imbéciles font comme si tout le pouvoir du monde était entre leurs mains alors qu’ils.elles ne font que créer, esclavagiser et séquestrer des pauvres créatures qu’ils.elles considèrent comme jetables… Et pourquoi ? Parce que ce sont de grands malades !

Haju ouvrit la bouche d’un air déconfit alors que le regard verdâtre de Heimdall perdit de son impassibilité pour briller d’une émotion nouvelle ou retrouvée. Colère ou curiosité, Ina ne le sût jamais puisqu’elle continua dans sa lancée en insultant une espèce entière, qui plus était la société dominante et tributaire de la Justice et de l’Ordre en Credere. Similaires à ceux de son ami, les grands yeux noirs de Renn s’écarquillèrent et il pouffa de rire.

N’est-elle pas faite pour rejoindre les Renégats ? Cette humaine a du potentiel. Hé, l’humaine ! Les Ethos ne sont pas tou.t.e.s comme ça. Regarde notre cher Heimdall, signala un Renn moqueur en pointant du doigt l’homme qui se trouvait à côté d’Ina. Il est un peu moins arrogant que les autres.

Sans Höd et moi, votre rébellion n’aurait toujours pas d’eau potable ni de vivres suffisantes pour vous empêcher de vous dévorer entre vous ou d’aller chercher des sylphes et des nymphes à l’orée des bois ! Je me bats contre l’imposture de Loki et non contre mes semblables, s’écria alors Heimdall remonté. Vous n’êtes que des hybrides assoiffé.e.s de sang.

Ne joue pas les saints, Heimdall. Sans la disparition de Freyr, tu serais encore à obéir aveuglement aux ordres de Loki, répondit Haju réfractaire à son discours essentialiste. Quel insurgé, tu fais ! Nous avons aidé Freyr à fuir. Nous avons mis ce village à l’oeuvre pour la rébellion. Nous avons récupéré l’humaine des mains du seigneur de Songe. »

La situation commençait à dégénérer et Ina sentit une tension de plus en plus hostile s’installer entre les trois camarades. Discorde qu’elle alimenta généreusement en donnant des avis tranchés et critiques sur les coutumes ardentes. La discussion devint houleuse et chaque communauté reprochait à l’autre de n’être soit pas assez impliquée dans cette révolte soit trop impudente à l’égard des autres espèces. Les trois camarades en vinrent aux bras et se menacèrent brutalement quand un homme aux cheveux de blé, portant une toge marron, entra avec prestance dans la taverne. Aveugle, ce dernier fermait les yeux et s’approcha pourtant aisément du quatuor de révolté.e.s et d’insoumi.se.s qui causait du grabuge. Sans même un mot prononcé de sa part, les individus présents dans la taverne firent silence et beaucoup d’entre eux partirent calmement à des occupations plus utiles. Heimdall lui déposa une main sur l’épaule avant de monter à l’étage de l’auberge tandis que Renn s’éclipsa félinement en direction des souterrains. Haju poussa Ina à se relever afin de la convier dans un endroit plus tranquille où elle aurait bien besoin de quelques mises au points. Ivre, la jeune femme eut de modiques difficultés à escalader les allées en pente ainsi qu’à grimper les escaliers de pierre de la cité troglodyte avant d’arriver dans la grotte individuelle de Haju.

Se sentant terriblement honteuse d’avoir causé une pareille esclandre, Ina tenait sa tête douloureuse entre ses mains et ses tempes furent massées par ses deux index en formant de petits mouvements circulaires apaisants. Haju s’assit en tailleur autour d’une petite cavité creusée dans la roche contenant le foyer et sur laquelle était suspendue une marmite en terre cuite. Il lui sourit et lui tendit un bol en bois empli d’une étrange mixture aux racines et aux algues censée réduire son mal de crâne. La pièce était minimaliste mais suffisante pour y manger et dormir.

« Il est temps de discuter ! Je vais répondre à tes questions une par une, annonça Haju taquin et concentré. Tu as quand même failli déclencher une sacrée catastrophe… Enfin on s’est tou.te.s enflamé.e.s, j’imagine… Heureusement que Höd est intervenu rapidement. Il n’est pas là depuis longtemps mais cet Ethos a su redresser le village de la Baie des Loups en très peu de temps grâce à ses conseils avisés. Nous lui devons beaucoup.

Pas maintenant… supplia Ina qui luttait pour ne pas laisser sa vision se dédoubler avant d’avaler d’une traite le remède contre la gueule de bois.

Tu sais… un bon nombre de nos camarades veut te garder dans ce village. En plus d’être une otage capitale, tu nous fournirais en sang quotidiennement. Nous pourrions ainsi décupler nos pouvoirs, égaler certain.e.s Ethos et ainsi renverser l’usurpation de Loki, expliqua Haju d’une voix monotone. Ce fourbe prône le changement et la domination de Credere… Conquérir le Continent… Cette idée a séduit un bon nombre d’Ases et d’Asynes hésitant.e.s, avides d’aventures, qui s’ennuyaient dans les terres gelées. Loki est certes le fondateur de la forteresse de Songe mais il n’est aucunement le gardien d’Ithurnator. Cette région reste dans le flou… à l’instar de ses brumes. Les ancien.ne.s Ethos nordiques ont jeté l’éponge et sont parti.e.s vers une destination inconnue. Ennuyé.e.s par cette guerre inutile, ils.elles ont préféré s’aventurer ailleurs. Il en est de même pour mon père, celui de Freyr et de Freyja, disparu après les avoir offert.e.s à Loki. De lâches seigneur.e.s de guerre dépassé.e.s par des événements dont ils.elles n’avaient plus le contrôle… »

Et tandis qu’il s’était montré réservé durant leur périple, l’hôte ne s’arrêtait maintenant plus de parler et Ina but littéralement ses paroles. Ce discours poignant et révolutionnaire d’un point de vue différent du regard ardant sur la réalité du système de Credere lui offrait sans doute la plus large vision possible. Haju était un hybride né de l’union d’une humaine et d’un Ethos du nom de Njord, le seigneur de Lumen. Ina sourit à cette divulgation car elle savait maintenant d’où lui venait son adorable côté taquin. Bien que les humain.e.s n’apparaissaient que très rarement sur cette île, leurs enfants conçu.e.s avec des Ethos pouvaient vivre des millénaires, créant ainsi une population relativement considérable d’hybrides. Non pas immortel.le.s comme les ardent.e.s puisque la faim ou une blessure létale pouvaient leur être fatale, la vieillesse ne les touchait cependant pas et une fois arrivée à une certaine maturité, leur croissance se stoppait. Ces enfants métisses naissaient uniquement la nuit et il était très difficile pour eux.elles de supporter la lumière de l’astre de jour sans avoir ingéré une assez grande quantité du sang d’autres créatures ardentes ou humaines au préalable. Cette faiblesse substantielle était la cause du regroupement quasi-systématique de cette espèce dans des villes souterraines ou des cités troglodytes. Et Heimdall avait eu raison sur un point : sans nourriture créée ex nihilo par les Ethos dont l’essence stabilisait leur appétit féroce, et sans apport sanguin, les hybrides dépérissaient, se transformant en bêtes sauvages et taciturnes en proie à des pulsions animales intenses, puis en corps secs et zombiesques craquelant et se décomposant petit à petit. Il s’agit là de notre héritage humain, précisa Haju à ce sujet. Une communauté entièrement dépendante des ardent.e.s. qui se mettait pourtant à remettre en cause leur légitimé. La plupart de ces enfants était abandonnée à la naissance dans des grottes ou tuée par leurs parents Ethos peu habitué.e.s à la naissance d’un corps étranger au sein de leurs propres essences. Les Ethos donnant naissance aux créatures dans les Lacs Sacrés de Credere, la formation d’un être dans le sang et la chair ne faisait qu’accroître l’image barbare et négative de ces hybrides. Certain.e.s Ethos donnèrent ainsi leur parent humain à dévorer à ces enfants rejeté.e.s. Haju était pleinement conscient de la chance qu’il avait eu d’être né d’une union souhaitée et assumée. Njord n’était pas le genre d’Ethos à forcer une humaine et l’enfant avait donc grandi paisiblement au sein d’une famille aimante. Freyr et Freyja s’étaient même pris.e.s d’affection pour ce nouveau-né qui évoluait d’une façon si étrange à l’esprit ardent, grandissant au fur et à mesure des siècles. Se développant néanmoins trop lentement pour une mortelle, il n’était qu’un très jeune garçon lorsque sa mère rendit son dernier souffle. Et si Freyr en voulait ardemment à son père, Haju n’éprouvait aucune rancœur particulière envers lui et le remerciait de l’avoir reconnu et élevé. Renn n’eut pas le droit à cet enchaînement idyllique des événements. Sa génitrice fût une humaine violée par un Ethos avide de pouvoir qui le fit jeter dans une fosse. Désespérée, elle se suicida espérant donner sa chair à cet enfant perdu et l’épargner ainsi d’un dessèchement sordide. Des histoires de la sorte, Haju en connaissait une tripotée. Les habitant.e.s de la Baie des Loups possédaient chacun.e une histoire étrange et dérangeante à mettre sur le tapis. Ces rebuts de la société ardente étaient ainsi devenu.e.s au fil du temps des insurgé.e.s, des opprimé.e.s propices à planter la graine de la révolte.

« Et si je restais ici pour vous aider ?, édicta Ina en profonde compassion.

J’aimerais te voir rester parmi nous, avoua Haju tout en glissant les yeux sur le côté. Cependant, je vais être honnête avec toi : ta sécurité ne saurait être assurée ici. Sur le territoire de Loki, entourée d’hybrides aux pulsions destructrices, sans une armée d’ardent.e.s pour te défendre… tu cours à ta perte. Je ne peux pas non plus revenir sur ma promesse faite à Freyja. Et ni Freyr ni moi ne pouvons te protéger contre ce qui se prépare… Nous ne pouvons pas nous défendre nous-mêmes.

Mais je veux rester ! Je ne suis qu’une humaine de compagnie à Symphonie. On ne voit en ma personne qu’une éventuelle prêtresse à la rareté déconcertante.

Alors… laisse-moi te poser une question, continua Haju avec un visage fermé et dont le regard abyssal submergea celui d’Ina. Un animal de compagnie n’est-il pas mieux dans un endroit sûr où il reçoit protection, nourriture et soins plutôt qu’en pleine nature ? Pour l’instant, la liberté ne causera que ta déchéance. Attends d’avoir la puissance pour pouvoir jouir de ta liberté en toute sérénité. Ne fais pas l’inverse. »

Ina se releva doucement et esquissa un léger hochement de tête. Elle s’approcha de l’hybride et le prit tendrement dans ses bras. Elle lui fit alors la promesse de revenir l’aider lorsqu’elle aurait trouvé une solution à sa propre condition. Puis, sa nuque immaculée l’invita à planter ses crocs tandis que ses mains se glissèrent dans les cheveux blonds et lisses de l’homme comme pour l’encourager. Gêné, il chercha alors à détourner son regard en reculant la tête mais le parfum enivrant d’Ina et les innombrables frissons parcourant sa peau le firent doucement sombrer dans un atavisme presque libérateur. Il ferma les yeux en tentant de se refréner mais la vision mentale d’une dégustation avide et charnelle occupait déjà son esprit. Tout d’abord réticent, Haju succomba à cette pulsion dévorante tant la vue et l’odeur de son cou frôlaient davantage un irrépressible désir qu’une appétissante saveur. Elle ne sentit pas tout de suite les entailles dans sa chair comme étant douloureuses. Paradoxalement, les premiers ressentis d’Ina furent plus primaires. Une exaltante sensation de chaleur se répandit à travers ses veines, et son corps se contracta. Un effet de sidération inattendu, causé par de propices mécanismes de prédation des hybrides – selon les excuses de ce dernier chuchotées par la suite à son oreille – la paralysa quelques instants, puis elle retrouva l’usage de la parole.

« Recrache-le dans la marmite. Vous en aurez besoin, non ?, rétorqua Ina avec le sourire. C’est tout ce que je peux faire pour le moment. »

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