Ina #11

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Ina reprit conscience dans une chambre inconnue, dans une ville inconnue, dans une région inconnue et le seul indice qu’elle décryptait sur sa localisation était qu’il y régnait une atmosphère gelée. Le souvenir de son enlèvement refit aussitôt surface et ses yeux passèrent promptement sur les blessures violettes cerclant les poignets de la jeune femme. Personne ne vint vérifier si elle s’était éveillée, mais des bruits de pas se faisaient entendre dans le couloir. Une de ses curieuses oreilles se colla à la porte pour savoir ce qu’il se tramait, et soudain la porte s’ouvrit, lui donnant un gros coup sur le front et la faisant tomber à la renverse. Une créature aérienne au teint jaunâtre, fine et gracieuse, fit son apparition. La servante sylphe se perdit en excuses tout en épongeant une serviette humide sur la bosse qui se formait petit à petit sur le front d’Ina.
« Maître Loki m’a confiée ces vêtements du pays pour vous… chuchota doucement la sylphe aux allures rachitiques d’une voix gracile. Il faut vous habillez ainsi. Le froid se faufile insidieusement partout dans la forteresse…
Où suis-je ? Questionna Ina en tirant vers elle uniquement le manteau en fourrure et en le plaçant sur ses épaules, laissant de côté la robe et le corsage.
Je vous prie… mettez les autres vêtements. Mon maître ne verra pas d’un bon œil cet affront. Un conseil : ne résistez pas ou sa cruauté n’en sera que plus grande, supplia la servante apeurée. Il a fait jeter à son loup ma prédécesseure pour avoir renverser une assiette. Et maître Freyr… je n’ose parler de ce qui lui est arrivé.
Raconte-moi, demanda impérativement la jeune femme comprenant dès lors qu’elle se trouvait dans la forteresse de Songe.
La sylphe sembla hésiter quelques secondes, puis sa bouche s’approcha timidement de l’oreille d’Ina. La jeune humaine en profita pour enfiler les bottes qui lui étaient destinées tant ses orteils commençaient à ne plus se faire sentir.
Le Prince de Lumen était devenu son jouet préféré. Mon maître s’était d’abord intéressé à sa sœur Freyja mais Freyr ne la laissait jamais seule, préférant subir les humeurs de Loki à sa place. Au fil du temps, Maître Loki ne s’intéressait plus qu’à Freyr et à sa désinvolture à toutes épreuves. Il est encore en colère de sa disparition soudaine… faîtes attention à vous et, par pitié, enfiler ces habits. Sinon, c’est sur moi que sa colère risque de tomber… »

Résignée et empathique envers la sylphe effarouchée, Ina se laissa couvrir des vêtements envoyés par le seigneur de la forteresse. La créature éthérée et décharnée la prit alors par la main et l’amena dans une sorte de grand salon à quelques tournants, et de longs couloirs, de la chambre où Ina avait ouvert les yeux. Les murs du bâtiment n’étaient pas en rien semblables à ceux des temples symphoniens. Vides, froids et grisâtres, ils ne possédaient aucune décoration murale. Un froid terrible plaquait ses doigts de givre sur le visage et les mains, seules parties du corps encore visibles, de la jeune humaine. Distinct, le salon possédait une ambiance un peu plus accueillante et chaleureuse. Des rideaux en velours bordeaux enveloppaient les murs et un banc d’ocre trônait au milieu de la salle, derrière lequel un âtre en pierre dans lequel les flammes gigotaient sauvagement se dressait entre une paire de rideaux céruléens tirée en diagonale. Un homme à la silhouette fine se tenait seul et rigide devant la flambée. Ses cheveux blonds lisses tombaient jusqu’aux cuisses et il réajusta son étoffe en entendant les pas des deux femmes se rapprocher. Il se retourna alors d’un air victorieux. Sans même accorder un regard pour l’une ou l’autre, il donna l’autorisation de se retirer à la servante puis entama les présentations.
« Mon nom est Loki, je dirige ce palais. Cette forteresse est ma fierté. Je vous ai faite venir pour…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que la jeune femme en enchaînait déjà une autre.
Je vous ai capturée, cela me semble plus approprié !
Chère prêtresse, vous m’en voulez d’avoir envoyé Mime vous attraper ?
Cela me semble évident… grommela Ina, grelottante et déterminée.

L’air de dédain accolé au visage de l’Ethos du Nord l’énervait mais la précaution qu’il avait prise d’envoyer Mime à sa poursuite l’étonnait. La réputation de cet enchanteur était connue dans toute l’île. Pouvant capturer toutes choses vivantes en les berçant de sa harpe, Mime était l’espion parfait.
Pourquoi avoir fait appel à Mime ?! Un simple soldat aurai suffit, répliqua-t-elle.
Croyez-vous qu’un autre aurait tenu face à Harmonia et sa clique ? Vous êtes sous protection rapprochée chère prêtresse… répondit-il d’une voix rauque sortie d’un rictus satisfait tout en se servant un verre de vin. Il me semble également que vous n’ayez pas conscience de ce que vous pouvez faire dans ce monde… Connaissez-vous Freyr ? Je le cherche depuis un bon bout de temps. Je suis désespéré sans lui… »

Ses fesses se posèrent sur le banc et des pensées semblèrent l’envahir, bien trop vite pour qu’il puisse les ordonner correctement. Sans transition, Loki posait questions sur questions, se répondant parfois à lui-même. Ina ne fut pas étonnée qu’il la questionne ainsi, car elle croyait fermement que la raison de son enlèvement était le lien particulier qui l’unissait à Freyr. Elle ne dit mots, attendant de saisir un peu mieux l’étrange caractère de cet Ethos cruel et aisément perdu dans ses pensées. C’était cet endroit que Freyr avait déserté en prenant son courage à deux mains, Ina n’allait pas tomber dans le panneau en lui révélant quelques informations que le bourreau de son ami connaissait sans doute déjà. Un silence courait entre les murs gelés de l’édifice quand la porte s’ouvrit, laissant entrer des flux d’air glacés ainsi que Mime qui conversa avec son seigneur.
« Je m’excuse de vous déranger mon seigneur mais des guerriers salamandres et une troupe d’ondines viennent encore de nous attaquer… Cela fait trois jours, depuis que nous avons cette humaine, ajouta Mime. Ils traînaient autour de l’enceinte et ont été massacrés selon vos directives.
Leurs cristaux ?
Certains ont disparu à leur mort… les autres sont conservés dans la serre.
Beau travail, Mime, ajouta Loki en se mordant les lèvres avant de laisser échapper un soupir narquois. Des salamandres… L’Empire d’Asdralem aussi… conclut le maître des lieux avant de partir brusquement.

L’incompréhension devait se lire sur le visage d’Ina car Mime prit la parole à son attention.
« Montre tes poignets… je ne pouvais ignorer les ordres de mon seigneur. J’espère ne pas t’avoir fait trop mal. »

Ses mains attrapèrent les poignets d’Ina pour les retourner, les marques laissées par les cordes de sa harpe n’avaient pas encore cicatrisées. Bien qu’Ina connaissât la hiérarchie verticale et stricte qui caractérisait la société ardente, et qu’elle voyait en Mime un simple soldat qui se devait de suivre les ordres de son maître, un regard de haine lui fut tout de même destiné. Une des mains de l’enchanteur se posa sur son épaule et l’invita à le suivre dans le couloir. Quelques mètres plus loin, le couloir se fit plus large. Nichée dans un recoin de la forteresse, une serre luxuriante était entourée de parois en verre transparentes, laissant ainsi entrer la faible lumière de l’astre solaire de Credere afin de nourrir les centaines de fleurs colorées et accrochées au plafond par de légères chaines en argent, des plantes rampantes dans toutes les directions, des boutures déposées sur la grande table en bois massif au centre de la véranda ou encore des arbustes sagement déposés dans leur terre en pots. Au sud, les solides et grandes baies vitrées laissaient apparaître le paysage enneigé, silencieux et inhospitalier de la région d’Ithurnator. Ina s’émerveilla malgré elle devant ces landes givrées qui scintillaient sous des rayons de soleil discrets, avant de se remettre dans la peau d’une jeune humaine perplexe et peu rassurée sur la suite des événements.
« Pourquoi m’a t-on enlevée ? Questionna-t-elle, encore une fois.
Un long moment de silence précéda sa réponse.
Maître Loki vous avez fait venir car une rumeur court disant que vous n’êtes pas de ce monde…
J’ignore si cela est la vérité. Mais, il semble que je sois effectivement humaine…
Des enfants d’humains, nous n’en voyons un.e ou deux par centenaire. Et ils disparaissent aussi vite qu’ils sont arrivés pour la plupart… Il semble que tu sois assez singulière pour attirer l’attention de notre seigneur. S’il te voyait comme une servante, tu pendrais déjà, mains et pieds liés, aux chaines d’or du donjon. Ah quel étonnement ! Quand j’ai reçu l’ordre d’aller en Symphonie, je m’attendais à devoir ôter la vie à quelques nymphes et de fluettes ondines… Mais à la place, j’ai dû prendre grand soin de capturer une humaine. Si je t’avais abîmée en chemin, je n’ose pas imaginer ce que Loki m’aurait fait.
– Tu parles de moi comme si j’étais un objet… Je n’aime pas ça… pas du tout. Je n’ai rien de spécial. Aucun talent ni aucun pouvoir comme les habitant.e.s. de Credere. Ton maître croit des balivernes…
– Loki n’est pas de cet avis, il est certain que vous pouvez nous aider, soupira Mime. Et tu as tout intérêt à le lui faire croire. Pour ta propre sécurité.
Vous aidez ? »

Un deuxième silence prit alors forme mais celui-ci ne précéda aucune réponse. Ina n’était donc qu’une prisonnière d’un palais gigantesque dans une région inconnue, loin de ce qu’elle pouvait peut-être appeler des « ami.e.s » ou du moins, des allié.e.s. La seule pensée qui l’animait était un espoir de fuite. Néanmoins elle se rendit rapidement à l’évidence : elle n’avait pas réussi à quitter Dar Ys et savait qu’avec tout.e.s les gardes de la forteresse à ses trousses, elle n’avait aucune chance de faire plus d’une dizaine de mètres dans les plaines gelées d’Ithurnator. Cependant, l’espoir est quelque chose qui ne disparaît pas si facilement et Ina se jeta dans la recherche effrénée d’une échappatoire. Délaissant la serre et son enchanteur, ses pieds parcoururent les innombrables corridors de la forteresse de Songe et ses mains essayèrent d’ouvrir toutes les portes se trouvant sur son chemin. Elles étaient évidement fermées à clef. Mime la rejoint aussitôt en lui demandant si elle avait l’intention de fuir. Sa question sonna aux oreilles d’Ina d’une stupidité arrogante.
« Crois-tu que je veuille rester ici pour admirer le paysage alors que vous m’avez enlevée?
Loki ne peut pas te laisser partir d’ici, répondit Mime. Cette forteresse est imprenable et personne ne s’en ai jamais échappé.
Freyr l’a fait… conclut la jeune humaine. Alors moi aussi je… »

Des gardes passèrent prés du duo et vinrent parler à Mime, coupant ainsi la conversation de bon train. Cette bande de joyeux lurons discutaient du massacre des ondines, ne faisant pas attention à Ina. En tant qu’humaine, sa présence n’était pas aussi marquante que les Ethos néanmoins les deux hommes prirent le temps de se présenter : le brun massif s’appelait Siegfried et le sombre jeune homme aux cheveux longs noirs de jais portait le nom de Tyr. Les ardents nordiques ne sont donc pas tous blonds, pensa Ina. Ce préjugé la fit sourire et elle se rendit compte de sa bêtise. L’amabilité de ces trois Songeois permirent à la jeune humaine d’oublier sa condition pendant quelques heures. De retour dans l’enclos du jardin intérieur, leurs conversations s’étaient agréablement mélangées à ses paroles, à ses nombreuses questions, et portaient sur divers sujets. Assit autour de la table en bois massif, Mime entama une mélodie et encore une fois, ce fut comme si un sortilège envoûtant enveloppait Ina. Pendant plus d’une heure, elle écouta cette enchanteresse composition, dans une forme de semi-coma. Des images de pleines verdoyantes et ensoleillées, des fracas d’armes s’écrasant contre des boucliers résonnèrent dans son esprit. Le sommeil commençait à engourdir son corps et Siegfried, étonné de voir une créature ainsi dormir, lui proposa son épaule comme oreiller. La personnalité si naturelle de ce dernier lui vint droit au cœur. Ce genre de caractère dont une humaine échouée dans ce monde n’avait pas l’habitude. Un étonnement prit forme dans le regard d’Ina et son visage laissa paraître une hésitation. La mélodie touchait presque à sa fin lorsque ses oreilles distinguèrent la voix de Siegfried parlant à ses compagnons d’armes.
« Ce n’est qu’une enfant… Pourquoi obéir à Loki ?
Ton humanité te rattraperait-elle Siegfried ? N’oublie pas que c’est une Ethos qui a fait de toi un Immortel, lui répondit Tyr d’un ton sec, ne laissant pas la place à une quelconque discussion. Ne joue pas les héros. Ou c’est Freyja qui en pâtira…»

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