Ina #10

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Hélios avait rompu leur association en prétextant qu’une humaine ne lui conviendrait finalement pas, il possédait bien des ondines mieux élevées que la jeune Ina. En réalité, c’était un moyen pour lui de ne pas perdre la face devant le Conseil de Symphonie qui avait joué en la faveur de la jeune humaine. Dès qu’il fût arrivé au sanctuaire blotti dans la roche, Kratos s’était entretenu avec Harmonia et son frère, Éros, et avait visiblement réussi à convaincre avec brio les membres du Conseil aux premières lueurs de l’Aube. L’accès étant interdit aux humain.e.s et petit.e.s ardent.e.s, Ina avait, devant la porte de la chambre de la gardienne d’Arlys, vu les heures défilées avant de se coucher, épuisée, dans son lit moelleux. Angoissées à l’idée de son sort, ses mains ne possédaient à présent plus d’ongles à rogner. Le premier guerrier d’Arlys venait de lui apprendre la nouvelle et continua de la mettre en garde.
« Tu es donc libre de tes obligations de prêtresse envers Hélios… néanmoins ne pense pas être libre pour autant. Je n’ai réussi qu’à les convaincre qu’il n’était pas digne d’être ton contractant. Tes droits, tu vas devoir les obtenir de toi-même…
Impassible, Kratos ferma les yeux et plaqua l’index et le majeur sur ses tempes droites.
D’autres viendront et chercheront à convaincre le Conseil, conclut-il.
Comment dois-je m’y pendre ? Questionna Ina, à la fois heureuse et amère mais déterminée à agir.
Je l’ignore encore… Jamais pareil événement n’avait eu lieu. La plupart des archives de Credere est conservée dans la cité universitaire de Nemed.
Au centre de l’île…
Ayant maintenant saisi le caractère téméraire de la jeune femme, Kratos fronça les sourcils et comprit ce qu’elle avait en tête.
N’y songe même pas. Une humaine, seule, sur les routes… c’est impensable. De plus, nous te retrouverons et te ramèneront au temple avant que tu réussisses à traverser les bois de Taliesin…
Pourquoi tu ne me racontes pas directement l’histoire, sinon ? Vous semblez tous et toutes connaitre vos légendes par cœur !
Avant de te révéler les textes sacrés, j’ai besoin d’une autorisation de l’Empereur Baal, répondit Kratos en levant un sourcil. Harmonia et Séléné se sont déjà montrées beaucoup trop bavardes…
Baal, le gardien de Mirage ? Pourrais-je avoir une audience avec lui ?
Il n’a cure d’une humaine.
Ma condition m’empêche même de connaître les détails les plus insignifiants sur les traditions, les croyances et les lois de Credere ou de rencontrer la personne qui pourrait en parler. C’en est ridicule, Kratos ! Commença-t-elle à s’impatienter.

Cette impolitesse mit Ina en rogne mais le premier guerrier d’Arlys ajouta une phrase après avoir passé les mains sur son visage, d’un air dépité de voir ainsi la détermination de la jeune femme.
Certaines des archives de Credere se trouvent dans la bibliothèque du temple. Tu y trouveras les arbres généalogiques et d’autres textes de théosophie des Ethos. Si tu es si pressée, commence par là. Va ! Mais ne commets pas d’imprudences. »

D’un geste ferme de la main, il l’invita à détaler hors de sa chambre. Ina se raccrocha à cet espoir de changement et prit ses jambes à son coup. La bibliothèque de Symphonie se trouvait dans une grande pièce à l’arrière du temple d’Harmonia. En passant d’une étagère à l’autre, ses yeux s’écarquillèrent soudainement de joie et ses mains attrapèrent rapidement l’ouvrage en cuir sur lequel figurait les initiales de Rose. Le titre Pouvoir du cristal et Don de l’autre monde fit hérisser les poils de son corps et Ina ne pu s’empêcher de froncer les sourcils. Son écrivain l’avait plongée dans un embarras monumental en fixant des lois immuables si arbitraires et la colère assaillit son cœur. Elle ouvrit le livre et en lu le prologue. La jeune femme ignorait pourquoi mais elle était en capacité de déchiffrer l’écriture. La lecture se fit très fluide pour ses yeux un peu cernés et elle s’émerveilla d’une telle magie. Les symboles se transformèrent sous son regard en une langue qu’elle maîtrisait parfaitement.

« Le Néant n’était qu’un immense vide où la vie n’existait pas. Une étincelle de vie apparut au milieu du vide et forma un passage. Des éléments et des puissances sans forme, venus d’en dehors, s’écoulèrent alors. Vint alors l’ère de Yetzirah. Néanmoins l’incompréhension et le chaos régnaient au sein de la vie. Le Néant regarda le portail et donna forme au monde pendant la période dite de Yésod. Ainsi vint la cristallisation de la matière. Un continent fut alors formé. Les puissances, représentaient les forces de la nature, détachèrent alors un bout du continent, et se retranchèrent sur une île. Ayant réalisé leurs fonctions primordiales, elles s’endormirent en formant l’Orbe de Cristal, maintenant gardé dans la bibliothèque de Nemed, aux pieds de l’arbre Faturnlia. Ces puissances, par un dernier élan de pouvoir, donnèrent naissances aux créatures. Et les formes de vies naquirent dans les Lacs amiotiques. Le monde était vaste et diversifié et les déjà-nées, sans image ni nom, avaient besoin de prendre forme pour éviter de sombrer dans la destruction. Aux prémices de l’ère Yetzirah, le fondement eut lieu. Le cristal donna un nom et un visage à ces enfants qui erraient au milieu des Lacs, inertes, métamorphes, attendant leur éveil. Vint l’ère de Briah. Quatre protecteurs du Sud, de l’Est, de l’Ouest et du Nord furent les premiers à s’éveiller à la période dite de Hod. Puis, vint les nombreuses familles de Géants et d’Ethos. Ces derniers entrèrent en guerre pour de multiples raisons durant la période dite de Geburah. Après des batailles sanglantes et sans merci et l’arrivée de nouveaux ardent.e.s dans les Lacs à chaque fois que le passage s’ouvrait, les Ethos combinèrent leurs efforts pour mettre de l’ordre sur l’île de Credere. Rapidement dépité.e.s par l’ennui qui régnait dans leur monde, les Ethos se mirent à contrôler leurs énergies et à faire naître d’autres ardent.e.s des Lacs. Les sylphes et esprits venteux survolaient le monde avec le lunatique Höl. Les salamandres et les enflammés dansaient dans les flammes du brasier de Baal. Les ondines et autres demoiselles aquatiques nageaient au sein d’Océan, de Njord et autres majestés de l’écume. Les gnomes et êtres souterrains cultivaient la terre pour Cérès et ses compagnes. Les tisseuses du destin chantaient pour Ashera, Inanna et leurs camarades des étoiles. Les êtres des neiges caressaient la joue de Njord. Les chimères et créatures animales protégeaient Fauna et ses chasseresses. Les Arbres-Fays surveillaient Credere pendant que les êtres sylvains couraient prés des saules de Llyr. Les elfes et autres lumineux et lumineuses louangeaient Hélios, Freyr et les Ethos ensoleillés. Les créatures de la nuit veillaient grâce à Luna, Séléné, Freyja et leurs sœurs. Les nains et esprits des pierres creusaient à la gloire de Vulcain, et les spectres et créatures foudroyés servaient fidèlement Ereshkigal, Lilith et les autres Ethos chthoniens.

La période de Hesed débuta :

Baal devint le gardien des déserts d’Asdralem au Sud. Il créa une ville autour d’une oasis au milieu d’un immense désert. Un pays où l’été se prolongerait indéfiniment et où le sable s’entendait à perte de vue. Le nom de Mirage lui fut donné.

Harmonia, la gardienne de la région printanière Arlys à l’Est, forma une cité sur une montagne et délimita ses frontières par la forêt de sapins de Taliesin où cascades et lacs s’y cachèrent. Un pays où le printemps durerait éternellement. Le nom de Symphonie lui fut donnée.

Llyr, le gardien des plaines boisés luxuriantes de la vallée d’ambre d’Idylle à l’Ouest, créa une cité tranquille. Un pays où l’automne continuerait jour après jour. Le nom de Havre Ruana lui fut donnée.

Au Nord, Loki construisit une forteresse au milieu de plaines enneigées d’Ithurnator, bordées par une chaîne de montagnes. Un pays où l’hiver serait sans fin. Le nom de Songe lui fut donné.

Ymir, le gardien de la région d’Illusion, au centre de l’île, battit la cité universitaire qui abritera l’Orbe de Cristal, source de l’arbre de vie et des lacs. Le nom d’Elysion lui fut donné.

Ces Ethos sacré.e.s prirent des Premiers Guerriers et des Paladins sous leurs ordres, pour faire régner la paix et l’ordre. Uni.e.s par leur serment, les Ethos avaient formé les grandes alliances. Durant l’ère de Atziluth, des lois immuables furent édictées par l’Orbe de Cristal et une fois, la capitale de Credere revint alors à Mirage voté au conseil des Sages de Nemed, les Ethos formèrent la tour d’Enki, dépositaire de l’ordre et de la justice, dans les sables d’Asdralem. On y enferma quatorze Observateurs et Observatrices des lois et quatre puissantes Autorités pour prévenir à tout manquement aux règles de l’Orbe de Cristal.

Un jour, la puissance d’une nouvelle armée apportera un climat de guerre et de méfiance. Les tempêtes et les avalanches apeureront l’être de vie. Les incendies et le tonnerre l’empliront de colère. La contemplation de l’Océan lui donnera le sourire. Les étoiles et les éclairs seront pour lui une source d’admiration. La Lune l’éveillera à des désirs étonnants. De la Haine apparaîtra dans ses yeux lorsque le fléau détruira tout sur son passage. Et son impuissance face aux forces de la nature le dégoûtera. »

Ina n’en perdait pas une miette. Il lui arrivait de temps à autre de revenir en arrière, feuilletant frénétiquement les pages du livre de Rose. Il ne s’agissait pas d’arbres généalogiques ou d’autres archives politiques mais bien du texte canon religieux de cette étrange société ardente. La jeune femme imprimait dans son esprit le moindre mot de ce mythe lorsqu’elle entendit un bruit. Un grincement de porte. Quelqu’un venait d’entrer à son tour dans la bibliothèque. Ina referma doucement l’ouvrage afin de le replacer discrètement à sa place initiale. Tout en regardant de gauche à droite d’un air agité, Ina réunit ses mains moites. Une espionne terrifiée, voilà à quoi elle ressemblait. Elle n’avait vu que de l’eau ou de feu sortir des mains de certain.e.s ardent.e.s mais rien à voir avec la création d’un continent, d’une île ou même d’une ville ! Bien que l’esprit rationnelle d’Ina pensa ardemment qu’il ne s’agissait là que de légendes, elle avait été de nombreuses fois surprise par les pouvoirs des Ethos. Mais il ne lui fallait pas non plus sombrer dans la tétanie d’une peur paranoïaque, et ainsi prêter aux Ethos plus de pouvoir que ces créatures n’en avaient réellement. De plus, ses yeux n’avaient pas eu le temps de continuer la lecture. Elle se glissa doucement derrière une étagère, et s’échappa ainsi du potentiel regard de l’inconnu.e en contournant une colonne de marbre. Ina alla réfléchir à ces révélations dans les thermes sous-terrains du sanctuaire d’Arlys. Ces sources chaudes n’étaient accessibles qu’en longeant de longs escaliers et tunnels étroits creusés à même la roche dont l’entrée était visible depuis l’arrière du sanctuaire, collée à la montagne de Dar Ys. Ina contourna le bâtiment, remonta l’édifice le long de la plage et atteignit rapidement l’entrée chthonienne. Des lampes à huiles en terre cuite illuminaient l’intérieur de la grotte. Sans source de lumière naturelle, les bains semblèrent flous, intangibles et presque irréels. La lourdeur de la buée et l’humidité brûlante qui régnaient en ce lieu lui donnèrent le vertige. Relaxée et purifiée, elle remonta à la surface, explosant de joie lorsque l’air frais marin se colla contre sa peau dégoulinante de sueur. La mer était calme, le vent ne soufflait que très légèrement et la nuit laissait paraître les étoiles d’une lueur incomparable. Ina s’écarta un peu du temple pour déposer ses pieds sur la frontière entre le sable sec et les prémices des vagues. Elle distingua alors véritablement l’énorme masse postée sur le toit du sanctuaire, représentant un dragon. La guerre se préparait toujours et Harmonia n’avait certainement pas encore donné un prix à l’alliance avec son étrange invité.

Ses pieds s’amusaient à tracer des dessins dans le sable humide lorsque ses oreilles réagirent au mélodieux son d’une musique. Ce requiem se répandait dans toute la plaine si bien qu’Ina eut beaucoup de mal à localiser son origine. Presque inconsciemment, ses pieds foulèrent la plage de sable, puis un maigre chemin de graviers faisant le tour de Dar Ys, jusqu’à de gros rochers coincés dans l’écume qui semblaient l’appeler. Ces jambes se stoppèrent nettes lorsque ses pupilles distinguèrent sur l’un des rochers, un homme à la chevelure blonde, presque immaculée, caractéristique des ardent.e.s du Nord, harpe à la main. Son armure reflétait la douce lumière de la lune, apparue insidieusement sans qu’Ina ne s’en rende compte, tandis que ses doigts donnaient naissance à un enchantement. Les pieds de la jeune femme la portèrent sans raison devant un tel artiste. Mais dans leur course effrénée, un coquillage céda sous leurs poids, laissant échapper un craquement. Ina en reprit instantanément ses esprits et se renfrogna. Face à elle, le musicien sortit de sa composition et leva les yeux vers elle. Sa main se tendit souhaitant tendrement l’attirer à lui et le bras d’Ina n’en fit qu’à sa tête en l’acceptant. La jeune humaine ne contrôlait plus ses mouvements et supplia son corps de lui obéir. Les cordes de la harpe s’étendirent alors soudainement et se refermèrent sur ses poignets, en une explosion de sang. Le fluide écarlate coula alors en direction de l’enchanteur, suivant les lignes parfaites des cordes argentées de l’instrument. Une idiote tombée dans un piège, voilà à quoi elle ressemblait.
« C’est pas possible ! Hurla-t-elle consciente de son imprudence. Lâchez-moi immédiatement !
Navré prêtresse mais j’ai des ordres à suivre, déclara l’assaillant d’une voix plutôt fluette.
Qui êtes-vous ?
Maintenant, fais de doux rêves.  »

Un fier sourire apparut sur ses lèvres lorsqu’il prononça ces mots. Le pommeau de sa dague vint à la rencontre du ventre de la jeune femme et cette douleur lui fit perdre connaissance.

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