Ina #9

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(Pour un public averti)

Le temple d’Harmonia était plus loin qu’Ina n’avait pu l’imaginer. Il lui fallut une bonne partie de la nuit, traversant la forêt, glissant sur des racines noueuses, pour enfin se retrouver dans cet endroit chaud et accueillant. Apeurée mais déterminée, des larmes denses coulaient infiniment sur ses joues. Le peu de confiance qu’elle témoignait aux Ardent.e.s disparut en même temps que son illusion de pouvoir, un jour, les comprendre. Avais-je été trop confiante ou, au contraire, trop désagréable, pas assez respectable ou trop souriante ? Ina se posait des questions inutiles. Quoi qu’Hélios puisse en penser, elle ne méritait pas d’être traitée de la sorte, elle le savait. Ses vêtements déchirés, ses blessures, son visage sale et ses lèvres en sang l’empêcheraient de passer inaperçue et l’espoir que personne ne remarque son état peinait à exister. Sa raison lui rappela que c’était une nuit de fête pour les Ethos, les convives restant.e.s devaient, sans doute, être entrain de s’abandonner aux jeux d’une orgie enivrante, après avoir absorber autant d’hydromel qu’ils.elles en étaient capables. La conception d’un grand salon orgiaque juste à l’entrée de l’habitation lui parut, brusquement, bien moins pratique qu’auparavant. De nombreux.ses Ethos s’abandonnaient à ces jeux luxuriants, entouré.e.s d’une fumée d’encens envoûtante. Silencieuse, Ina rasa donc les murs de peur de croiser un.e second.e Ethos, possiblement dangereux.se pour son intégrité physique. Aussitôt, elle entendit des bruits de pas dans le grand salon se distinguer des soupirs et gémissements réguliers. Éros marchait doucement dans sa direction et passait de temps à autre une main effrénée sur son front, semblant réfléchir à vive allure. Quitte à ne pas dormir qu’il reste dans sa chambre, pensa Ina, affolée.

Les colonnes de marbres lui servirent, le temps d’un soupir, de cachette et la jeune femme s’affala sur l’une d’elles pour finalement glisser au sol, épuisée par ses mésaventures. Sa respiration, époumonée, laissa sa discrétion s’échapper. Les pas du paladin d’Arlys se rapprochèrent alors de l’endroit où elle se situait. Hors d’haleine, Ina prit appui sur la colonne et se releva doucement, de sorte de ne faire aucun bruit… mais sans vraiment comprendre, Éros se trouvait déjà en face d’elle. Ses yeux mauves brillaient dans l’obscurité et ses cheveux bruns courts se confondaient avec la pénombre. Bien que les vapeurs de l’encens voilaient les contours du hall, il reconnut son visage dans la pénombre.
« L’humaine d’Harmonia ? » Dit-il d’un ton indécis, chuchotant pour veiller à ne pas troubler la bacchanale qui se déroulait sous ses yeux.

Les mots lui manquèrent car Ina avait à peine la force de les ordonner dans son esprit. Il posa des mains chaleureuses sur les épaules de la jeune femme, tout en lui demandant la raison de son état. Ses pensées, confuses et remplies du visage d’un psychopathe, empêchèrent Ina de se concentrer. Il l’aida à marcher jusqu’à une des chambres en haut de la balustrade, la première à gauche, sans qu’aucun.e des convives se prélassant au sol ne fut alerter de leur présence. Éros la regarda d’un air de pitié et son regard la déconcerta. Discrètement, Éros l’invita à s’allonger et lui servit un bol d’une potion étrange. Instinctivement, Ina refusa de boire et ses mains le repoussèrent avec véhémence. Un sourire bienveillant apparut alors sur les lèvres de l’Ethos. Bien qu’Éros ne réalisa aucun mouvement brusque, et sembla la ménager, Ina n’en fut pas pour autant rassurée. Ses mains prirent doucement le bol et ses lèvres entrèrent en contact avec la substance qu’elle avala d’une traite tandis qu’Éros l’aida à se tenir droite. En le buvant, son ventre lui brûla, intensément, ce qui lui fit l’effet d’une douche froide.
Tu es précieuse, jamais je ne prendrais le risque de perdre ta confiance » , murmura-t-il du bout des lèvres.

L’obscurité de sa chambre cachait ses souffrances, et Ina s’imagina, un instant, qu’il ne vit ni son sang ni ses larmes. Un frémissement la fit sursauter et un silence parcourra, furtivement, la pièce au moment où une chandelle commença, graduellement, à les éclairer. Les requêtes d’une humaine n’arrêtèrent pas la propagation de la lumière alors qu’un simple mot sorti de la bouche d’un.e Ardent.e aurait suffi à l’éteindre. Tous les éléments du monde pouvaient se soumettre à leur volonté. Cette pensée rendit les muscles de la jeune femme raides et douloureux tandis que les yeux d’Éros se posèrent sur ses contusions et s’écarquillèrent. Ina lui intima alors l’ordre de détourner le regard d’une voix tremblante, presque inaudible. Elle mit sa tête entre ses mains comme pour se protéger contre ses propres pensées. Une perçante lamentation prenait vie à travers ses larmes. Placide, Éros ne réagit pas et attendit quelques minutes. Ensuite, son index vint se poser sur les lèvres meurtries d’Ina et le contact avec sa peau salée la fit souffrir. Mais elle n’y prêta aucune attention. Quitte à subir injustement les règles de ce monde, autant les retourner à son avantage et se faire un place de choix parmi les Symphonien.ne.s, pensa-t-elle. Éros semblait lui porter une attention particulière. Davantage induite par la curiosité vorace de l’Ethos que par un réel souci de bienveillance, sa prétendue gentillesse pourrait néanmoins s’avérer utile. Elle ne pouvait, de toutes façons, pas accorder sa confiance à des êtres aussi cruel.le.s et puissant.e.s que les Ardent.e.s. Si le pouvoir rend fou, les Ethos sont ainsi prédestiné.e.s à le devenir dés la naissance, conclut Ina, désabusée. Une bassine d’eau fut déposée sur le lit pour qu’elle puisse se purifier des outrages d’Hélios et des vêtements propres lui furent donnés. Le sommeil la rattrapa aussitôt après sa toilette. Sans un mot, Éros la laissa s’assoupir pendant qu’il écrivait dans un carnet de cuir, concentré sur des notes éparpillées sur un bureau exigu et éclairées par de légères flammes. Le mépris dont avait fait preuve Sa Majesté le Cygne le jour de leur rencontre semblait avoir disparu au profit d’un peu de courtoisie.

Le réveil fut brusque. Kratos déboula dans la chambre du paladin d’Arlys aux lueurs de l’aube en souhaitant s’entretenir avec lui. Son arrivée réveilla Ina qui se mise automatiquement débout.
« Comment s’est passé votre croisade ? Demanda-t-elle à son intention, espérant ainsi glaner quelques informations.
Un haussement de sourcil déforma son visage et il laissa échapper un soupir
Ce n’est pas un problème dont vous devez vous souciez. »

Kratos se montrait particulièrement distant avec la jeune femme. Sa condition d’humaine le dérangeait profondément. Il n’avait jamais vraiment accepté qu’Harmonia puisse ainsi se prendre d’affection pour Ina. Néanmoins, ses paroles imperturbables la réconfortèrent. Il n’attendait rien d’elle et Ina préférait largement l’indifférence à la domination. L’arrivée de Freyr et d’Adonis avaient apparemment causé du grabuge, tôt dans la matinée. L’ombre de la guerre n’était plus qu’un mauvais souvenir et les frontières étaient maintenant sous contrôle. Kratos regarda sévèrement la jeune femme pour qu’elle quitte, sans attendre, cette chambre pendant que le sourire d’Éros l’invita à descendre. Les mises en garde du Premier Guerrier d’Arlys la firent faussement rire aux éclats et ses pieds la portèrent à une vitesse fulgurante en bas des escaliers. Le grand hall s’était vidée de ses locataires nocturnes. La brise répandait le parfum des fleurs dans tout le potager où Freyr, allongé dans l’herbe, fixait les nuages. Adonis, une pipe en bouche, tentait de la rallumer. En hâte, les bras d’Ina enlacèrent Freyr si fort qu’il éructa. Les mains de Freyr se posèrent désespérément sur ses tempes et un sourire catastrophé caressa ses lèvres. Les herbes médicinales semblaient donner de violents maux de têtes lorsqu’elles étaient consommées en trop grande quantité. Il ignorait à quel point son retour enchanta Ina. Ainsi, elle espérait n’avoir plus à se préoccuper d’Hélios. La joie la surprise tandis qu’ils lui contèrent leurs aventures.
« Loki m’a finalement retrouvé… confia Freyr, l’air grave.
Tu sais ce que ça signifie, réagit Adonis. Un.e Symphonien.ne a vendu la mèche…
Un.e traître.sse ? Questionna Ina.
Pour quels intérêts ? Rien qu’ils.elles n’aient déjà…, se questionna Freyr, tourmenté.
Notre gardienne n’a pas toléré que l’on piétine ses frontières, ajouta Adonis. Mais estime-toi heureux qu’elle ne t’ait pas renvoyé. »

Recueilli, lui aussi, par la gardienne d’Arlys, Freyr faisait maintenant partie d’une armée prête à le défendre contre les guerriers du Nord. Pendant un court instant, Ina lui envia cet appui.

La tradition millénaire de Symphonie voulait que les batailles soient obligatoirement suivies d’une fête. Selon les dires de leur gardienne, les combattant.e.s d’Arlys méritaient les acclamations ainsi qu’une orgie pour oublier les affres de la guerre. Encore une festivité, durant laquelle le temps s’écoula beaucoup trop lentement pour Ina. Freyr, bière à la main, chantait déjà à tue-tête tandis qu’Adonis aidait Dionysos, Ethos barde toujours accompagné d’une harpe, à servir l’hydromel. Les danses accompagnaient les musicien.ne.s et les nymphes formaient une ronde les encerclant. Harmonia dansait amoureusement avec Kratos et un fou rire général éclata lorsque Freyr se mit à danser avec Adonis, le déconcentrant ainsi dans sa tâche de serveur. Sans transition, Harmonia claqua des mains et fit taire les tambours. Tou.te.s les invité.e.s se retournèrent et la regardèrent attentivement avec interrogation. Et elle profita de ce moment de plaisance pour annoncer publiquement l’union d’Ina et d’Hélios.
« Écoutez-moi ! Je dois vous faire part d’une surprenante nouvelle, cria-t-elle. Hélios est venu réclamer l’humaine pour en faire sa prêtresse. En tant que gardienne d’Arlys, j’officialise, maintenant, leur union sacrée.
Dés que ces paroles sortirent de sa bouche, Ina sentit un profond dégoût. Ses yeux cherchèrent désespérément Éros mais ne voulurent pas l’honorer de sa présence. La réalité la rattrapa très vite et ces mots sonnèrent à ses oreilles comme une cruelle condamnation. Instantanément, Kratos prit sa partenaire par le bras et s’écria, en réponse :
– C’est une plaisanterie ? »

Le visage de la gardienne d’Arlys laissa paraître un grand étonnement alors que les sourcils froncés de son Premier Guerrier caractérisaient une colère extrême. Ina se trouvait face à la foule qui applaudissait en hurlant, et elle vit Freyr et Adonis bouches-bées. L’amertume de la rage caressait son visage lorsque Freyr se précipita vers elle, en criant :
« Harmonia a donc attendu mon départ pour t’offrir à quelqu’un d’autre ! »

La forte estime qu’il avait de lui-même le rendait purement égocentrique. L’idée qu’elle aurait pu être, par une simple décision d’Harmonia, sa prêtresse fit tiquer Ina. Si elle ne pouvait pas échapper à son destin, elle devait, au moins, pouvoir choisir le moindre mal. Des murmures envahirent rapidement le salon car l’absence d’Hélios suscitait l’incompréhension des invité.e.s. Cette fête prit alors une étrange tournure. En proie à la violence, Freyr partit en direction du jardin et Adonis enchaîna les verres de vin, seul dans son coin, comme si d’anciens souvenirs lui revenaient en mémoire. Kratos essaya avec éloquence de convaincre sa reine de ne pas donner une humaine à Hélios. Aphrodite tissa un sourire satisfait tout en fixant Ina avec insistance. Les rumeurs se propagèrent à une vitesse phénoménale, et la jeune femme monta fougueusement les escaliers, claquant la porte de sa chambre sur son passage, pour éclater, une toute dernière fois, en sanglots.

Le lendemain, Ina fut réveillée par les secouements d’une nymphe. Elle se leva difficilement et le miroir refléta ses yeux cernés et rouges. Les taquineries des nymphes n’arrivaient même plus à l’énerver, et seule l’envie de tout détruire sur son passage, acculait son esprit. Un sentiment de haine s’était propagé dans l’intégralité de son corps et son impuissance face à ces Ardent.e.s la pétrifiait, de jour en jour, plus profondément. La probabilité qu’elle croise un Ethos, sur cette île de l’enfer, était de 100% mais on l’attendait pour un repas, préparé exclusivement pour répondre à ses besoins d’humaine. Harmonia lui adressa comme toujours un sourire radieux. D’un léger sourire, Ina la salua et se posa sur une chaise confortable, disposée autour d’une imposante table en bois massif. Kratos remarqua son état de torpeur grâce son regard désespéré et fronça, doublement, les sourcils. Adonis, assis à coté d’elle, avala silencieusement des raisins blancs tandis que Freyr, Éros et Hélios manquaient à l’appel. Son assiette fut rapidement finie, la jeune femme sortit de table sans dire un mot. Une promenade dans le temple l’aida si peu à vider son esprit des choses désagréables qui le hantait quand, lors de la marche, elle vit Freyr venir vers elle. Ses yeux se dérobèrent brusquement et ne souhaitèrent pas affronter son regard.
« Tu n’es pas avec Hélios ?
Ne me parle pas de lui
Il ose laisser sa prêtresse toute seule, la pauvre…
Tais-toi !
Les femmes ne supportent pas les plaisanteries, soupira-t-il, tu en es donc devenue une, alors fait-il bien l’amour ? »

Son sourire moqueur lui fit perdre son sang froid et ses médisances lui parurent plus que jamais insupportables. Tremblotant, le bras droit d’Ina se leva d’un coup sec afin d’écraser douloureusement son poing contre le visage de l’Ethos. Un mot de plus et elle se serait mise à hurler. La détresse se figea sur son visage et elle maudît aussitôt son geste hargneux. Que son éventuelle vengeance s’abatte, pensa Ina, gorge nouée. Il n’était plus question de penser aux conséquences de ses actes, elle devait s’exprimer. Les sourcils froncés et le regard désolé, Freyr la retint par le bras alors qu’elle prenait la poudre d’escampette. Il n’était pas dupe, il était, lui aussi, un Ethos et savait bien ce dont ces créatures étaient capables. Les bras de ce guerrier du Nord lui parurent alors plus chaleureux et plus disposés à la réconforter que d’autres. Puis, les lèvres de Freyr essayèrent d’attraper les siennes.
« Que fais-tu ?! Cria Ina
Je t’embrasse, répondit-il, cordialement.
Pourquoi ?
J’en ai envie. »

Un sourire embellit son visage, ses paupières se plièrent et il lui offrit un baiser. Un geste qui ne témoignait ni d’amour ni de violence mais qui semblait, tout simplement, amusant. Pour la première fois dans ce monde, cette situation semblait normale à Ina. Et si elle ne pouvait obtenir le respect des Ethos, il lui fallait au moins devenir utile, presque vitale, à l’un.e des habitant.e.s de ce monde. Quelques soient les qualités nécessaires pour devenir indispensable aux yeux de quelqu’un.e, Ina devait donner le change. Et si rien ne parlait d’amour mais seulement d’envie, elle pouvait bien se laisser aller à ses propres désirs. Les doigts de Freyr se lièrent aux siens et l’entraînèrent jusqu’à une pièce, à l’arrière du temple. La chambre, vide et sombre, sentait les herbes médicinales et cette forte odeur envahissait tout l’espace. Ses mains la jetèrent sur le lit et, au moment où Ina pensa qu’il allait lui sauter dessus, il lui proposa de fumer. Agréablement surprise, elle éclata de rire et accepta. Freyr était sa lueur d’espoir dans sa condition désespérée et ainsi, après cette interlude, elle se confia à lui. Silencieusement, ses oreilles lui prêtèrent attention mais aucune forme d’indignement n’apparut dans son regard nébuleux. Il lui fallait, tout d’abord le convaincre de se rallier à sa cause.
« Le fait que nous puissions créer de multiples créatures, nymphes, ondines, sylphes, elfes, salamandres et bien d’autres, en usant de nos pouvoirs, est légitimé dans nos textes de lois, Ina… Nous pouvons alors en disposer de la façon qui nous convient le mieux, expliqua-t-il.
Comme de simples objets ? S’offensa-t-elle.
Ces créatures sont nos créations… De beaucoup pense qu’elles leur appartiennent.
Même si tu cherches à m’expliquer les raisons de ces violences, je ne peux pas les comprendre… Je refuse qu’Hélios obtienne ce qu’il veut.
Les lois du livre de ROSE interdisent, seulement ce genre de pratiques entre Ethos. Les autres espèces ne sont pas prises en compte…
N’avez-vous jamais vu un.e Ethos briser ces règles ?
Si… bien sûr, chuchota Freyr, dépité. Ma fuite et cette guerre en sont la preuve.
Cet.te Ethos a subi une quelconque punition en échange de sa désobéissance ?
Non… Je n’ai pas pu prendre ma revanche sur Loki. Et ce vil félon continue de retenir ma sœur…
Tu vois bien que ces lois n’ont donc rien d’immuable, argumenta Ina. Nous avons le même problème, Freyr.
Les écarts de ce genre sont très rares. Un léger changement en des milliers d’années… causant toujours d’intenses désastres. »

Ina souhaitait avec ardeur qu’il prenne part à sa révolte, qu’il lève les armes contre Hélios, et qu’il l’aide à convaincre tous et toutes, complices de ces injustices. Espoir vain, car un combat d’Ethos ayant comme seule raison les revendications d’une seule humaine n’aurait pas l’effet attendu. Et l’aide de Freyr ne pouvait pas lui être accordée officiellement. Comme pour s’excuser, il la prise dans ses bras et l’embrassa une seconde fois. Quitte à s’unir à un Ethos, autant que ce soit Freyr, pensa-t-elle, obligée de choisir le moins pire. Elle se laissa aller aux jeux du corps. Enlacé.e.s l’un.e à l’autre dans la pénombre, Ina et Freyr partagèrent un bonheur fugace, lorsque la porte s’ouvrit violemment laissant les rayons du soleil pénétrer l’intérieur de la pièce. Les yeux d’Ina ne distinguèrent pas l’intrus, à contre-jour. La peur que ce soit Harmonia, qui punirait sévèrement Freyr pour son geste, l’envahit, brisant ainsi ses projets de révolution. Mais, ce fut une voix masculine qui gronda. Kratos les regardait froidement, un certain mépris brillait dans ses yeux violacés. Ses mains tirèrent brutalement Ina hors du lit et la jetèrent dans le couloir.

Freyr tenta de prendre la responsabilité de ce geste mais la faible confiance que lui accordait Kratos n’arrangea pas les choses. Le Premier Guerrier d’Arlys l’accompagna dans sa chambre et en garda la porte. Les heures s’écoulèrent interminables. La fenêtre était la seule à pouvoir l’aider à vaincre son ennui. Les herbes de la plaine s’écrasèrent sous de puissantes rafales de vents. Un sentiment de compassion envahit Ina, semblable à ces plantes obligées de courber l’échine, ou plutôt l’épine, devant la puissance de forces supérieures. Des soldats firent leur apparition au milieu de la verdure, les jeunes milicien.ne.s, en plein milieu d’un entraînement, criaient avant d’attaquer leurs camarades. Ina passa sur le balcon, veillant à ce que personne ne la remarque, lorsqu’un grognement monstrueux déchira le calme de la région d’Arlys. Ce rugissement, magistral, sembla résonner jusqu’aux confins de l’île. Ina tomba à terre et vit un dragon vert, aux tâches jaunâtres, survoler le bâtiment. Elle entendit les nymphes grouiller dans les couloirs. Elles s’affolaient à l’idée de voir un dragon s’allier avec la cité de Symphonie car ces créatures avaient la réputation d’être belliqueuses. Les battements d’ailes de la créature ailée formèrent des rafales de vent qui percutaient le sol à une vitesse effarante. Tout à coup, les murs du temple vibrèrent. Le majestueux reptile avait atterri sur le toit, provoquant ainsi un puissant tremblement.

Les pieds d’Ina la transportèrent vers la porte, une main et un pied s’évadèrent discrètement vers le couloir tandis que sa tête fut contrainte par Kratos de ne pas bouger. Une grenouille disséquée, voilà à quoi elle ressemblait.
« J’ai des ordres d’Harmonia. En attendant qu’Hélios se manifeste, une distance entre Freyr et sa prêtresse doit être respectée, annonça-t-il, indifférent. Une humaine n’a pas son mot à dire.
Je refuse d’être donnée en pâture à cet homme, hurla-t-elle. Laissez-moi au moins décider par moi-même ! Et pourquoi un dragon est-il arrivé ? Que se passe-t-il ?
»

La colère devait se lire sur le visage d’Ina car ses dents grincèrent. La fureur lui monta à la tête. Son impuissance était telle que le seul choix qui s’offrait, maintenant, à elle était de s’échapper depuis le balcon. Malheureusement, la chance se détourna de la jeune femme quand Hélios frappa à sa porte. Une impassibilité rendait son visage dépourvu d’émotion et l’éventuelle violence qu’il pouvait lui témoigner l’enchaîna aux chaînes invisibles de la crainte. Hélios la plaqua au mur et l’impact fut tel qu’il fit basculer le miroir, explosant ainsi au sol. Son regard pensif pénétra les pupilles de la jeune femme lorsque de fluides paroles prirent vie entre ses lèvres retroussées. Faignant la compréhension, elle acquiesça d’un signe de tête à chacun de ses mots. Il parla longuement de la raison pour laquelle il avait besoin d’elle. Sa sœur jumelle, Séléné, lui avait parlé d’elle et Hélios avait ressenti le besoin incompréhensible de la posséder. Des émotions exaltantes et troublantes oubliées des Ethos, il y a des millénaires. Selon lui, la raison de la présence d’Ina dans ce monde était souhaitée par une puissance supérieure aux Ardent.e.s. Hélios avait besoin d’elle pour passer dans un autre monde, celui d’Ina, qu’il croyait mirobolant. Quelle ironie du sort, elle n’en avait aucun souvenir.
« Sois ma prêtresse, murmurait-il. Avant que d’autres ne s’élancent à ta poursuite… »

La condition d’une prêtresse était de s’offrir corps et âme à son Ethos. Fondamentalement réticente à suivre cet homme, elle tenta de prendre la fuite, dans un moment d’inattention de sa part. Ina sortit de la chambre gardée par Kratos, et ce dernier empêcha promptement son agresseur de la suivre, en le menaçant de son épée. Ahurie par un tel geste, la jeune femme ne s’arrêta pas pour autant. Ses pieds nus dévalèrent les froides marches de marbre, l’herbe glacée de la plaine, le sable humide, les graviers de la forêt de pins puis se réfugièrent dans la cabane en bois. Des craquements terrorisèrent son esprit durant des heures et la nuit tomba, amenant avec elle les hululements des oiseaux de nuit et leur sinistre mélopée. L’humidité de la nuit mélangée aux senteurs vives des pins fit frisonner Ina. Elle se recroquevilla, espérant ainsi lutter contre le froid glacial venu du Nord, lorsque l’échelle de la petite cabane grinça sous le poids de quelque chose. Elle attrapa un vieux bâton et l’agrippa de toutes ses forces. Ina fit virevolter le bout de bois tandis que Kratos la désarma, d’un geste brusque. Ina savait qu’elle ne l’attendrirait pas mais elle comptait sur son objectivité, possible grâce à la grande distance que le Premier Guerrier d’Arlys mettait entre lui et elle, l’humaine, depuis son arrivée sur cette île. La jeune femme se mit à lui parler longuement, criant parfois, lui expliquant les outrages d’Hélios, l’étrangeté de leurs coutumes, et l’absurdité de leurs comportements.
« En vérité, j’ai essayé de convaincre Harmonia de vous garder. Elle s’imagine vous aider en scellant cette union… murmura Kratos en confidence. Mais elle est beaucoup trop têtue…
Aidez-moi, le supplia-t-elle. Je ne suis pas un outil, et je refuse d’être traitée de la sorte…
Je ne comprends que trop bien ce sentiment… avoua-t-il. Néanmoins, vous ne pourrez pas vous élever seule contre la volonté de tous et toutes… Patientez. Convoquez le Conseil. Je saurais convaincre Harmonia. »

Son impartialité à toutes épreuves était, d’ailleurs, la raison pour laquelle Harmonia le tenait en si haute estime. Profondément loyal envers la gardienne d’Arlys, Kratos montrait son vrai visage, juste et intègre. Il mit une main sur son épaule et lui dit simplement qu’il était l’heure de renter, afin de régler toute cette histoire au plus vite. Ina comprit que si elle voulait être libre, elle devait convaincre les deux Ethos les plus respecté.e.s de la cité de Symphonie : la gardienne d’Arlys et son paladin. Avec l’aide inespérée de Kratos, elle se mise alors en route d’un air déterminé.

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