Ina #8

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(Pour un public averti)

Encore ces longs couloirs blancs qu’Ina traversait à longueur de journée. L’escapade forestière avait provoqué l’anxiété d’Harmonia et la conséquence fut la limitation de ses sorties. La promenade habituelle de la jeune femme se déroula donc, essentiellement, dans l’immense temple de la gardienne d’Arlys.
Harmonia la demandait dans sa chambre. Elle ne faisait pourtant jamais appel à la jeune femme à cette heure de la journée. Ses pieds avancèrent, doucement, toujours méfiante des nouvelles lubies des Ardent.e.s. Néanmoins, Harmonia n‘était pas la seule à l’attendre. Un jeune homme au teint pâle et à la chevelure blanchâtre se tenait devant la porte à ses cotés. Ses yeux, couleur océan, ne voulaient pas se détourner de ceux d’Ina tandis qu’elle arriva enfin à destination. L’Ethos semblait avoir une vingtaine d’années mais Ina ne savait que trop bien qu’elle ne devait pas se fier aux apparences. Les habitant.e.s de ce monde se reconnaissaient aisément à leur irrésistible charme mais leur immense patience s’accompagnait souvent d’un regard vide et d’une force bien trop dangereuse pour rassurer la jeune femme. Les Ardent.e.s semblaient ne pas posséder « d’âme » et semblables à des poupées mécaniques à l’allure parfaite, ils et elles terrifiaient la jeune femme. Harmonia se retourna vers la jeune femme et un sourire enfantin illumina son visage. Une réjouissance semblait de mise. Son doux sourire aux lèvres et ses mains posées sur les épaules du jeune homme faisaient froid dans le dos d’Ina.
« Voici Hélios, dit-elle d’une extrême gentillesse.

C’était certes un joli nom mais Ina ne voyait pas où sa gardienne voulait en venir. Ses yeux étaient plongés dans les siens et lorsque celui-ci fit une légère inclinaison de tête pour la saluer, Ina lui rendit une révérence. Des centaines de questions traversèrent son esprit et Harmonia comprit rapidement ses pensées interrogatives car aussitôt après l’avoir regardé, elle continua d’une traite.
Tu te donneras à lui et tu deviendras sa prêtresse.

Choquée, Ina dévisagea Hélios d’un regard entre le dégoût et l’absurdité. Le choix du mariage n’était donc pas un choix individuel dans cette société. Pour une humaine échouée comme elle, il n’y avait que très peu d’alternatives. La décision de sa gardienne, sans l’avoir consultée au préalable, la blessa profondément. Comment une femme pouvait-elle agir de la sorte ?, pensait-elle. Son enthousiasme était au niveau le plus bas quand Harmonia remarqua son désenchantement.
Apprenez à vous connaître, dit-elle toujours en souriant, ne le juge pas hâtivement. »

Une réplique stupide qu’Ina semblait connaître depuis une éternité lui traversa l’esprit : Pince-moi, je rêve…
Ses neurones avaient beaucoup de mal à se connecter entre eux. Le choc de cette nouvelle avait rendu Ina totalement incapable de parler et elle comprit qu’il était temps pour elle de déguerpir d’ici au plus vite. Hélios attendait, cependant, une réaction. L’homme l’approcha jusqu’à ce que sa main enlace celle de la jeune femme. Son sourire innocent lui demanda d’accepter sa requête et affolée par le silence qui commençait à prendre forme, Ina lui sourit machinalement tout en pensant à son futur plan d’évasion. La pensée que cet homme puisse d’un coup du destin devenir son compagnon la répugna. Elle n’avait pas choisi d’être là. Les traditions de ce monde étaient ce qu’elles étaient mais les Ardent.e.s semblaient pourtant s’en satisfaire. Connaissant leur infinie répulsion face aux changements, Ina savait que, toute seule, elle ne pourrait pas changer la donne. Il lui fallait des allié.e.s. Selon les dires d’Harmonia, un.e Ethos avait le droit de choisir une humaine comme prêtresse contre sa volonté. Gravées dans le marbre blanc de tous les temples de la cité, les lois écrites dans le livre de ROSE parlaient des relations entre Ardent.e.s et humain.e.s, et son origine ne lui conférait aucun droit : l’un des décret décrivait les autres formes de vie comme des servant.e.s ou des animaux. Et sans se poser aucune question, les Ethos et autres créatures avaient simplement accepté cette hiérarchie. Tous et toutes donc complices de cette mascarade, pensait Ina au comble du désespoir. Bien que ces violences soient courantes, elle n’allait certainement pas laisser une autre persone décider à sa place. Nombre d’ondines et de nymphes avaient déjà été forcées à assouvir les désirs des Ethos dont Apollon figurait en tête du classement. Adonis, lui-même, semblait être enchaîné par des liens invisibles au bon vouloir d’Aphrodite. Ina se serait volontier tourner vers Freyr et Adonis mais aucun n’était présent. Ils étaient retenus loin de Symphonie, suite à une provocation de guerre, venue de la forteresse de Songe. Lorsqu’il avait, malheureusement, découvert que Freyr avait trouvé refuge en Arlys, Loki avait envoyé ses guerriers à la recherche de l’otage échappé. Harmonia avait réagi rapidement à cet affront, en envoyant à son tour, quelques soldats satyres et Ethos pour empêcher la progression de ces guerriers du Nord. Un climat de méfiance s’était dès lors instauré à Symphonie, et Harmonia n’avait pas de temps à perdre avec les plaintes de refus de « son humaine ». Le mur de la chambre d’Ina parut, soudainement, le plus propice à entendre ses lamentations. Les voix des nymphes se faisaient entendre à travers la porte de sa chambre. Elles parlaient d’Hélios, de sa beauté exotique, mais aussi de la guerre qui semblait faire rage au Nord d’Arlys. Ina écouta les rumeurs éclore et essaya de retenir le plus d’informations possibles. La jeune femme ressentit un terrible pressentiment et sortit de sa chambre, précipitamment. Le dîner approchait inexorablement et elle imaginait déjà Hélios en voisin de table. Son impassibilité devant lui devait rester infaillible. Faire profil bas le temps de se trouver des camarades.

Le lendemain, la tranquillité d’Ina fut enfin retrouvée car Hélios s’était, lui aussi, mis en route vers le champ de bataille au Nord-Ouest. Un mois de tranquillité passa, et tout en s’occupant des plantes qui grimpaient au balcon de sa chambre, Ina organisait son évasion. Heureuse de n’avoir plus à se soucier d’un éventuel « promis » dont elle ne connaissait rien, Ina vaquait à ses occupations. Après une journée de réflexions intenses, l’eau fraîche de sa baignoire lui procura l’impression de revivre. Ina profitait de ce sentiment, si éphémère, de sérénité. Insouciante, l’éponge passait doucement sur son corps quand la porte s’ouvrit d’un léger grincement qui la fit frémir. La croisade s’était terminée sans vainqueur et Hélios se tenait devant elle, pensant mériter « son repos du guerrier ». Son entrée imprévisible avait provoqué chez Ina plusieurs ressentis à la suite : colère, dégoût, gêne, peur, et elle ignorait lequel pourrait bien l’aider à sortir de ce mauvais pas. Hélios n’avait visiblement pas été blessé lors des batailles et son regard vide se posa sur la nudité de la jeune femme, un sourire laissant paraître ses dents parfaites s’affichait sur son visage. Prête à bondir, Ina entendit le bruit glaçant de chacun de ses pas tandis que les pieds de l’Ethos se rapprochèrent d’elle. Les joues d’Ina s’enflammèrent au moment où, allongées dans l’écume, ses mains essayèrent de cacher sa nudité. Sa tête bougea d’un signe de négation, faisant comprendre à l’Ethos de ne pas approcher davantage. Hélios plia néanmoins les genoux et ses doigts se déposèrent sur les lèvres d’Ina. Une main gelée glissa alors sur le cou de la jeune femme et sa bouche se rapprocha de la sienne. Le contact avec la peau de l’Ardent ne lui déplut pas mais la peur l’envahit plus que jamais. Hélios prit ses aises et Ina ignorait ce qu’il lui était possible de faire. Après la crise de jalousie de la mère de sa gardienne, elle ne connaissait que trop bien le pouvoir inimaginable des Ardent.e.s. Une multitudes de mots combattirent dans son esprit. En état de sidération, Ina fut contrainte de déposer sa tête dans le creux de l’épaule d’Hélios. Les yeux d’Ina se fermèrent et sa respiration se bloqua. La participation inexistante d’Ina à son petit jeu sembla le décevoir et Hélios partit sans dire un mot, après avoir froncé les sourcils. Elle s’habilla en vitesse et dévala les escaliers en direction de la chambre de sa gardienne. Les événements l’avaient dépassée et Ina espérait le soutien d’Harmonia.
« Voyons tu n’es plus une enfant, marmonnait-elle. En tant qu’humaine, il est normal que tu deviennes la prêtresse d’un Ethos. Sois reconnaissante que ce soit Hélios, et pas un autre. »

La discussions se termina d’un ton sec quand elle proposa à Ina d’aller aux thermes, se trouvant au sous-sol du temple. Harmonia, anxieuse de cette union, avait prévu une festivité dans la soirée. Ina savait pertinemment qu’elle n’avait ni la force ni la connaissance de convaincre sa gardienne. Malgré quelques essais pour la ramener à la raison, Ina abandonna rapidement espoir. La fuite semblait nécessaire mais peu judicieuse. Seule dans ce monde rempli d’Ardent.e.s aussi puissant.e.s qu’excentriques, Ina avait besoin d’aide. La peur qu’Harmonia présente Hélios aux convives comme étant son époux la figea. Elle ne voulait pas entendre parler d’un quelconque présumé lien entre cet homme et elle.

Le grand salon, empli de nympes, dansant et riant, accueillait les invité.e.s. Kratos, le Premier Guerrier d’Arlys, se tenait à l’entrée du temple tandis qu’une dispute semblait faire rage entre Éros et Harmonia. Aphrodite allongeait sa liste de prétendants alors qu’Artémis, jumelle d’Apollon, renvoyait tous les hommes osant l’approcher. Cérès s’amusait à taquiner une jeune nymphe en faisant virevolter ses beaux cheveux de blés pendant qu’Apollon dansait avec un.e de ces nombreux.ses amant.e.s. Hélios ne cessa d’inviter Ina à danser et les refus répétés de la jeune femme n’entraînèrent cependant pas son abandon. L’heure du buffet arriva sans qu’elle ne bougea d’un pouce. Postée contre une colonne du hall, le visage renfrogné, Ina s’éloigna petit à petit d’Hélios et fit la rencontre d’Apollon.
« Pourquoi Hélios se trouvait à tes cotés durant le bal ?
Il paraît que je dois devenir sa prêtresse, soupira-t-elle.
Tu plaisantes ? balbutia-t-il
Pourquoi devrais-je obéir à vos règles stupides ?

Une sorte d’inquiétude apparut dans le regard d’Apollon. Elle disparut rapidement lorsque ses lèvres tracèrent un sourire idiot.
Tu aurais préféré être ma prêtresse ?

Ses moqueries ne cesseraient jamais car sa beauté et son élégance lui donnaient le droit de piétiner les sentiments. Enfin, c’est ce qu’il pensait. Cette question énerva Ina si bien que son regard désespérée se transforma en colère.
Espèce de taré. » , chuchota-t-elle, encore plus désespérée qu’avant.

À la fin des festivités, Hélios vint chercher la jeune femme, qui s’était pourtant rapidement enfuie dans sa chambre. Il insista pour l’emmener faire une promenade, en lui précisant qu’Harmonia avait déjà accepté avec joie cette sortie nocturne, et oubliant apparemment d’en référer à Ina. Des chevaux ailés les attendaient sur la terrasse aérienne du temple. La jeune femme s’accrocha à Hélios pour ne pas tomber dans le vide. Le paysage défilait sous leurs yeux, et elle vit la cabane dans la forêt. Au-delà des pins, des cascades verdoyantes se profilaient à l’horizon. L’endroit qu’Hélios s’impatientait de voir était le lac de l’Est, une volumineuse étendue d’eau dans laquelle naissait, selon ses dires, les Ethos de la région. Seule source d’eau potable d’Arlys, elle était aussi l’habitat du nombreux.ses ondin.e.s et nymphes. Le lac semblait avoir été crée artificiellement. Occupant de larges terrasses irriguées, le fluide s’écoulait en cascades de diverses tailles. Quelques ruisseaux, entourés d’abondantes pierres déposées là volontairement, s’échappaient sur les côtés. Des saules s’éparpillaient tout autour de cette lagune, plongeant fièrement leurs racines tortueuses dans l’écume.

Arrivées à destination, les fesses d’Ina se posèrent sur un rocher plat, recouvert d’un peu de mousse, et dont l’autre moitié était inondée. Une cascade faisait remuer le fluide et l’éclaboussa joyeusement. Le regard d’Ina fit mine de se concentrer sur le lac alors qu’elle observait, discrètement, les faits et gestes d’Hélios dans le reflet de l’eau. Ce dernier resta debout, semblant calme et patient.
– « Pourquoi vouloir de moi comme prêtresse ? Vous ne connaissez rien de moi » , dit-elle timidement, cherchant à tâtons un moyen de stopper cette contrefaçon.

L’étonnement qui se figea sur le visage du jeune homme ne présageait rien de bon. Et Hélios répliqua que c’était là le rôle d’un.e humain.e. La colère d’Ina pouvait se lire sur ses lèvres crispées tandis que les yeux d’Hélios, semblables à deux billes bleus, ne semblèrent pas vouloir se détourner d’elle, la mettant particulièrement mal à l’aise. La pleine lune envoyait une lumière paisible et se reflétait sur le lac. Hélios lui avoua aimer les paysages aquatiques, tandis qu’elle se mit en quête d’une excuse pour éviter toute conversation possible. Les pieds d’Ina entrèrent en contact avec l’eau froide et ses mains s’amusèrent à essayer d’attraper des poissons pour se distraire, et ignorant royalement l’homme à ses côtés. Ce « lien » qu’il cherchait à construire ne lui paraissait pas naturel. Hélios décida de se joindre à elle pour une bataille d’eau et, durant un laps de temps très court, Ina pensa qu’il faisait des efforts pour la faire rire. Mi-mollets dans l’écume, Ina restait néanmoins muette. Ce jeu de gamins avaient, certes, brisé la glace mais l’instinct de la jeune fille vint détruire cette complicité passagère. Elle s’apprêta à rejoindre la berge quand Hélios la rattrapa par la main. Cherchant à l’amuser pour mieux contrôler la situation, elle essaya de le faire tomber dans l’eau. Ce jeu semblait lui plaire, et il tenta, à son tour, de la jeter dans le lac. L’eau amortit sa chute en éclaboussant l’Ethos. Des rires sortirent de sa bouche tandis qu’elle fit mine de lui en vouloir et lui demanda de l’aider à se relever. Elle devait en savoir davantage sur sa personnalité, avant de passer à l’action. Hélios lui fit croire qu’il était bien trop méchant pour laisser partir une jeune demoiselle et le caractère rancunier d’Ina la poussa à lui jouer un tour. Ses mains se posèrent alors sur sa tête, faignant un malaise, afin de le pousser dans l’eau lors d’un moment d’inadvertance de sa part. Sa feinte fut découverte et il se moqua d’elle. Aussi innocent qu’il puisse paraître, Hélios lui adressa un sourire compatissant et la questionna :
« Tu t’es bien amusée ? Demanda-t-il
Oui, merci de cette promenade, répondit Ina, un peu plus rassuré sur ses intentions.
Es-tu déjà tombée amoureuse ?
Cela ne vous regarde pas.
J’ai oublié ce sentiment… » ajouta-il pensif

Les pupilles d’Hélios se posèrent sur les lèvres de la jeune femme. Les yeux d’Ina l’interrogèrent sur son soudain sérieux et elle regretta d’avoir brisé son mutisme. La beauté du jeune homme semblait, à présent, maladive et son enthousiasme disparut en laissant la place à une expression fade. Son regard s’attrista et se laissa entraîné dans le vide. Ina prononça son nom pour le faire revenir à la réalité, et il sembla être une toute autre personne, une fois revenu à ses esprits.

Quelque minutes passèrent puis une main s’enroula doucement autour de la taille d’Ina. Les lèvres d’Hélios souhaitèrent embrasser les siennes, qui aussitôt prirent la fuite, tandis qu’Ina le poussa de ses mains. Elle l’avait repoussé alors qu’il avait daigné la regarder elle, une humaine. Son regard s’assombrit et Ina comprit qu’il ne tolérait pas cet refus. Sans échanger un seul mot, sa main vint à l’encontre de la cuisse de la jeune femme. Elle fut submergée par une profonde angoisse lorsqu’il se rapprocha pour embrasser sa nuque. Les coutumes de ce monde lui murmuraient que cette situation était baignée dans la normalité et que l’abandon de son corps à Hélios devait se traduire par un privilège qu’il lui accordait, du moins dans leurs têtes d’Ethos désabusé.e.s. Néanmoins, la conscience d’Ina lui dictait une toute autre conduite. Un pincement au cœur serrait sa poitrine comme s’il était maintenant temps de décamper. Ina ignorait même si les Ardent.e.s étaient capables d’aimer ou s’ils.elles satisfaisaient simplement les envies qui les hantaient. Les mains d‘Hélios posées de part et d’autre de son corps la rappelèrent à l’ordre. Ina sentait maintenant son souffle sur ses lèvres. Terrorisée, elle se refusa une nouvelle fois à lui. Hélios enleva délicatement sa bouche de la sienne pour exposer une évidence : « As-tu peur ? »

Une terreur inscrite dans le regard d’Ina répondit à sa question. Tétanisée, ses membres ne lui répondaient plus et elle s’imagina très loin de tout ça. Elle n’arrivait pas à croire ce qu’il se déroulait sous ses yeux, elle semblait flotter bien au-dessus de leurs deux corps allongés dans l’écume. Hélios fit disparaître très vite ce semblant d’espoir de liberté, même imaginaire, en l’embrassant de force. De fortes migraines rongeaient son esprit, et elle avait l’impression que sa tête allait exploser. Hélios n’avait aucune inquiétude quant à sa possible fuite, chose impensable pour lui, ou tout simplement infaisable pour une humaine telle qu’Ina. Sans enseignement martial ou magique pour se défendre, la jeune femme subissait l’exercice de la puissance d’Hélios. Ina se demanda si les habitant.e.s de ce monde connaissaient l’empathie à l’instant où la main tiède de son agresseur passa, sans aucune hésitation, sous ses habits trempés, et presque transparents. Bien qu’Hélios avait, depuis le début, compris qu’elle ne souhaitait pas s’unir à lui, la volonté d’Ina n’était d’aucune importance à ses yeux. Elle lui suffoqua d’arrêter et fut, à nouveau, animée de ce sentiment d’injustice. Les oreilles d’Hélios semblèrent bouchées et ses gestes se firent, de plus en plus, désordonnées et violents face aux supplications de la jeune femme. Les mains d’Ina le frappèrent anarchiquement alors que celles d’Hélios la plaquèrent contre le rocher. Des larmes acides coulèrent sur les joues rouges d’Ina et les lèvres d’Hélios les goûtèrent.
« Tu peux essayer de te débattre… octroya-t-il, pensif.
Lâche-moi sale psychopathe ! » Cria-t-elle, entre quelques sanglots.

Il l’embrassa frénétiquement de sorte qu’Ina ne puisse plus émettre le moindre son, car une fois leur union consommée, Hélios aura fait d’elle sa prêtresse, l’obligation lui serait alors donnée de le suivre et de le servir. Les forces d’Ina diminuaient considérablement et n’étaient, de toute manière, pas assez importantes pour le repousser. Il s’agit, sûrement, d’un amusement extrême pour les Ardent.e.s que d’assouvir leurs désirs sans qu’ils ne soient partagés, pensa Ina en rage.

Le corps d’Hélios s’étendit sur le sien, son poids étouffant ainsi toute échappatoire. S’enfuir ne serait pas une tâche des plus simples tant qu’il n’aura pas vu son œuvre accomplie. D’un regard doux, Hélios sembla pourtant hésiter, comme si la cruauté lui était trop quotidienne pour qu’elle soit la bonne chose à suivre. Les Ethos pouvaient-ils.elles, au moins, distinguer le bien du mal ? Se questionna Ina à la recherche d’une solution pour éviter que le pire ne s’abatte sur elle. Les dents de cette dernière se resserrèrent sur les lèvres de son assaillant. Du sang coula de sa bouche et tomba sur le visage de la jeune femme. Hélios, énervé par la morsure inopinée, fronça les sourcils et son visage se crispa. Les ongles de sa main droite entrèrent dans la chair d’Ina et un cri désespéré s’évada brutalement de ses cordes vocales. Les ongles, inscrits de force, dans sa peau, en arrachèrent des morceaux. La vengeance d’Hélios était puérile et dévastatrice et ses doigts bougèrent pour que ses ongles creusent davantage la plaie ouverte.

La vue de son propre sang terrorisa Ina à un tel point que l’envie de vomir la prit. Elle n’était, à l’heure actuelle, qu’un simple objet, qui la rejetait, du point de vue de son agresseur, de sa condition d’être vivant. Le ruissellement de la cascade prit alors une sonorité sinistre et la douce mélodie, l’ayant auparavant émue, se transforma en un véritable supplice. Des maux de tête envahirent son crâne de plus en plus lourdement et elle tenta, une dernière fois de s’échapper, en poussant brutalement Hélios vers l’arrière. Malgré ses deux mains, monopolisées par son bourreau, Ina mit fin à son étouffante séquestration avec un coup de pied merveilleusement bien placé.
« Ton destin est d’être offerte en sacrifice aux Ethos, se justifia-t-il, d’une tendresse infinie. Je pensais que le courage te manquerait pour me tenir tête…
Arrête ça ! Tu n’as pas le droit ! hurla Ina.
Mon souhait est de faire disparaître ce calvaire. En le répétant à mon tour, nous en serons exempté.e.s… Tu peux m’aider. Pourquoi fuis-tu ton destin ? »

Un rictus satisfait se dessina sur son visage crispé. Ses élucubrations n’avaient aucun sens pour Ina. En prétextant une sorte de rédemption, Hélios cherchait à minimiser et à justifier sa violence. Sa personnalité entière, formée et ordonnée, par ce que les Ethos pensaient être des lois immuables, semblait devenir de plus en plus sombre. En bon fanatique, Hélios était persuadé que quelque chose lui dictait sa façon d’agir. Il demanda pardon pour son geste en espérant la pitié d’Ina. Puis, un sourire d’exaltation sévit et se superposa au tableau d’un chasseur attendant le moment le plus propice pour capturer sa proie. Une effervescence rare dans les yeux d’un.e Ardent.e tant tout leur semblait déjà connu et répété, bannissant à jamais le goût enivrant de la surprise.

Débout, titubante et essoufflée, Ina ressentit un sentiment de profond dégoût envers cet homme, pensée qui la tortura un instant, presque autant que l’envie de prendre la fuite. Nul besoin d’entendre ses délires, les actes récusables de l’Ethos réfléchissaient qui il était, et elle le souhaitait le plus loin possible d’elle-même. Ravalant ses larmes pour mieux se concentrer dans sa course folle, Ina s’élança au travers des pins et s’enfonça dans la forêt. Hélios resta immobile, à fixer le vide, regrettant ou désirant ce qu’il venait de faire. Injustifiés, mais légitimes du point de vue des Ethos, les actes d’Hélios réveillait un sentiment révoltant et insupportable chez Ina, tout en étant déplorablement tolérables par l’ensemble de sa communauté…

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