Ina #7

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Une semaine s’était écoulée depuis les festivités au temple d’Éros, une semaine durant laquelle Freyr avait invité ses nouveaux amis, Apollon et Adonis, à lui rendre visite au temple d’Harmonia. Plus précisément, ils venaient pour s’allonger dans le jardin, écouter le bruit des vagues et profiter des herbes étranges dont seul Freyr avait le secret de fabrication. C’est le seul passe-temps intéressant dans mon pays, disait-il. Ici, à Arlys, il ne se passait rien non plus. Depuis l’arrivée d’Ina, les Ethos semblaient toujours réaliser les mêmes activités, passer leurs journées à s’amuser, discuter, lire, se promener d’un bout à l’autre de la ville sans raison particulière, ne ressentant ni le besoin de dormir ni celui de se sustenter. À ce sujet, Harmonia avait répondu aux questionnements d’Ina avec une phrase bien étrange : « Nous nous nourrissons de l’essence des offrandes. ». Paradoxalement, la nourriture et les couchages étaient bien présents dans chaque habitation pour ceux et celles qui trouvaient ces activités enrichissantes.

Et plus le temps passait, et plus on voyait une véritable solidarité s’établir entre Freyr, Adonis et Apollon. « Il ne se passe jamais rien. » répétaient-ils depuis des jours. « J’aimerais voir une situation insolite. » disait l’un d’eux tandis que l’autre grommelait d’impatience. Grâce à ces après-midis passés à les écouter, Ina comprenait de mieux en mieux les sujets de conversation de ce panthéon hors du commun, révélant ainsi le profond ennui que semblait ressentir les habitant.e.s de ce monde. Extraverti et rieur, Freyr cachait, comme beaucoup d’autres Ethos, des difficultés insoupçonnées. Par cette belle journée de printemps, apparemment, éternel, les compères s’amusaient à converser sur certaines villes de l’île en passant du climat aux femmes, des institutions qui s’y trouvaient aux coutumes étranges qu’on y pratiquaient. La plus étrange était celle des danseuses de sabres des sous-terrains de Derris au Sud de Credere. Ces femmes avaient pour vocation de danser pour porter chance aux guerriers avant un combat, leur existence semblait entièrement consacrée à cette vocation, si bien qu’elles appartenaient corps et âme à la communauté et à sa volonté mais qui leur conféraient un statut social puissant et respecté par l’ensemble des membres de cette société troglodyte. Ou encore, la cité académique d’Elysion où se concentrait les érudit.e.s de cette île, vivant reclus.es à étudier le livre de ROSE et les autres textes qui en découlaient, cherchant inlassablement, et depuis des milliers d’années, à comprendre l’Orbe de Cristal, cœur de l’arbre géant de Faturnlia.

Harmonia cueillait des fleurs et s’amusait à marcher pieds nus sur le sable humide de la plage qui longeait le temple. La brise qui faisait virevolter ses cheveux et provoqua aussi l’éternuement d’Ina. Cette dernière s’imaginait quelles créatures pensantes, parlantes, et terrifiantes pouvaient bien habiter au fond de l’écume de cet océan où elle n’osait plus se baigner. Le trio assis à ses cotés explosaient de temps à autre de rire. Apollon se tenait le ventre de ses mains en rigolant et Adonis bougeait calmement la tête d’un coté à l’autre, ne semblant pas toujours comprendre l’humour de son concitoyen.
« Que diriez-vous d’aller à Lumen ? Questionna Freyr.
Lumen, hein ! Les femmes sont belles là-bas ? Rétorqua Apollon plus qu’intéressé.
Elles sont comme partout, rien de très différent, des elfes surtout, répondit Freyr.
Il y a de belles forêts à Lumen. C’est ce qu’il est écrit dans le texte de ROSE, ajouta Adonis, calme et souriant.
On peut chasser des nymphes et des elfes dans ces forêts ? Continua Apollon avec un humour de plus en plus pesant.

Freyr fut très réceptif à cette blague puisqu’il explosa en quinte de toux en essayant de rire et de fumer en même temps. Adonis, fidèle à lui-même, sourit et regarda le ciel d’un air distrait tandis qu’Ina commença à crier sur Apollon.
Ne fais pas attention, lui dit doucement Adonis pendant que les deux autres étaient occupés à rigoler. Freyr s’aperçut de leurs messes-basses, se calma et dévisagea Adonis avant de se tourner vers l’instigateur de la mauvaise ambiance qui commençait à se développer.
La princesse est choquée par tes réflexions ! Déclara t-il à son intention.
Et si je lui montrais ? Continua-t-il, encore sur le ton de la blague, tout en se rapprochant d’Ina.
Fais donc ça ! Et je n’ose pas imaginer la punition que t’infligera Harmonia si tu touches à son humaine, ajouta Freyr.
Et sinon, au-delà de la peur qu’Harmonia vous inspire, on pourrait simplement me respecter, trancha Ina, fatiguée de devoir toujours être sur le qui-vive. On pourrait faire ça ? Juste un jour ?

Les règles et la culture de ce monde commençaient, sérieusement, à remonter Ina. Et de plus en plus régulièrement, elle s’indignait devant les Ethos. Dans ces cas-là, ces derniers.dernières la regardaient, sans rien dire, puis continuaient comme s’il ne s’était rien passé. Un silence, mélange de peur, de colère, et d’amusement, se glissa alors dans la discussion. Ce moment de calme permit à Ina de réfléchir sur l’appellation du titre « princesse » dont Freyr l’avait qualifiée. Elle ignorait s’il s’agissait d’un surnom affectif, d’une moquerie ou d’un statut véridique, (puisqu’il semblait que son adoption par Harmonia lui avait donné certains privilèges dont Ina ignorait encore la nature) mais ce sobriquet ne lui plaisait guère. Apollon se leva soudainement, et comme pour changer radicalement de conversation, il expliqua qu’il était las de passer toutes ses après-midis, semblables, dans le jardin à fumer des herbes médicinales. Il tira, tour à tour, par le bras Freyr et Adonis et les força à se relever. Ina refusa catégoriquement son aide et se releva d’elle-même.
« Je suis un artiste ! Déclara-t-il en levant les mains vers le ciel. Je veux faire quelque chose de grand aujourd’hui !
Tiens, voilà quelque chose à faire, rétorqua Freyr en lui tendant la pipe du bout des doigts.

Son refus silencieux et glacial fut sourire Adonis qui leva, encore, ses yeux vers le soleil.
Que dirais-tu de créer un instrument de musique ? Questionna Adonis avec calme.
Pourquoi pas une statue de femme ? Que tu laisses les vraies tranquilles…, demanda à son tour Ina à la fois enchantée par l’idée de participer à une réelle activité avec des Symphoniens et dépitée que ce soit avec Apollon.
Vos idées, je les ai déjà réalisées plus d’un milliard de fois ! Répondit Apollon, visiblement contrarié par leur manque d’imagination.

Aucune de leurs demandes ne parvint à le convaincre et après de multiples idées, Freyr, Ina et Adonis enchantèrent l’artiste grâce à quelques phrases bien tournées.
As-tu déjà construit une habitation ? Questionna Ina.
Les temples ont été formés en même temps que nous ! Personne n’en a jamais construit, ça n’aurait pas de sens… répondit-il, énervé par la question.
Tu serais un mauvais artiste si tu n’acceptais pas de faire un essai, ajouta Adonis.
Ne voulais-tu pas construire quelque chose de grand ? Lui rappela Freyr.

Apollon les fixait d’un mélange de colère et de curiosité. Tout en prenant son menton entre les mains, il prit une grande inspiration et se perdit dans la vision de l’océan. Plusieurs minutes s’écoulèrent jusqu’à ce qu’il se décide à répondre à Adonis.

Qu’imagines-tu, Adonis ?
Le tableau n’est-il pas le même depuis des millénaires ? Un paysage toujours identique… expliqua doucement Adonis avec une grande habilité. Tu pourrais faire en sorte qu’un nouvel élément apparaisse.
Une cabane dans les arbres… dans la forêt de pins… répondit soudainement Ina.
Marché conclu ! Cria Apollon, plein d’entrain.
La forêt est bien trop loin… gémit Freyr, pipe en bouche.
Il nous faut simplement traverser la plaine ! Lui rappela Ina, agacée.
Je pars à la recherche de montures ! » Ajouta Apollon, en faisant la sourde oreille.

Et il revint avec deux cheveux ailés, blancs et majestueux qui semblaient comprendre leur langage. Ina aurait même pu jurer qu’un sourire s’était glissé sur le visage d’une des bêtes. Et un sourire moqueur apparut encore une fois sur le visage de Freyr lorsque ses mains attrapèrent Ina du haut de sa monture, la jetant ainsi en selle avant de partir au galop. Ses mains crispées serraient désespérément le bassin de Freyr durant l’intégralité du voyage. Elle luttait de toutes ses forces pour ne pas lui vomir dessus tant le trajet fut mouvementé. Ils volaient bel et bien à une bonne distance du sol, en proie aux vents de plus en forts. La plage de sable fin, si longue depuis le temple d’Harmonia, semblait maintenant si courte aux yeux des cavaliers. Le cheval ailé semblait faire des cabrioles et des pirouettes un peu trop répétées au goût d’Ina. Ayant gardé les yeux fermés durant le chemin, elle n’avait pas fait attention à la distance parcourue et le groupe se trouvait déjà à l’orée de la forêt de pins. La grandeur des pins, leurs racines sinueuses sortant de la terre, les arbres si proches les uns des autres, formaient une végétation dense, un sanctuaire naturel protégé de toutes intrusions. Freyr et Adonis levèrent les bras en signe de respect et remercièrent les bois de leur accueil tandis que Apollon se frayait déjà un chemin entre les fougères, les ronces et les pins à la recherche d’une place idéale où bâtir sa prochaine œuvre. Adonis accrocha les montures à une branche solide et la troupe s’enfonça à bonne allure dans les bois. Ina eut soudain l’impression que les arbres murmuraient entre eux. Des bruits, légers bruissements, petits soufflements et discrets craquements semblaient former un chant, une sorte d’incantation, dont seuls les végétaux avaient le secret. Les pins semblaient se déplacer et les faisaient tourner en bourrique. À chaque craquement, les arbres, les fougères et même le lichen et le lierre changeaient d’emplacement, si insidieusement que le groupe se disloqua rapidement. Freyr et Ina perdirent les autres de vue, rapidement, après le début de la marche.

Au bout de quelques heures, les arbres laissèrent enfin paraître une clairière qui semblait attendre leur venue. Ina décida alors de faire une pause et de repartir à la recherche des autres plus tard. La pipe de Freyr, qui semblait indispensable à sa survie, sortit furtivement de sa poche pour se porter à ses lèvres. Ina ignorait par quel tour de magie, il pourrait bien l’allumer. À chaque fois qu’il lui proposait ses herbes étranges, les braises étaient déjà brûlantes. Son attente fut longue. Et, tandis que sa curiosité était à son comble, où elle pensait voir sortir du feu de ses doigts, de sa bouche ou, pourquoi pas, de ses oreilles, il entama une discussion. Sa question sonna mélancolique, sans doute, pensait-il trouver en Ina la possibilité de partager ces souffrances. Néanmoins, cet intérêt qu’il portait au passé de la jeune femme et ce sérieux si rare l’étonna grandement.

« Alors toujours pas de souvenirs ? Demanda-t-il à Ina.
Comme je l’ai expliqué à Éros, je n’ai aucun souvenir de ma vie passée. Harmonia m’a prise sous son aile et m’a permis de vivre dans cette cité, je ne la remercierai jamais assez pour ce qu’elle a fait, répondit Ina mécaniquement.

Le ton simple de cette réponse avait étonné Freyr. Cette phrase, Ina l’avait répétée un bon nombre de fois, l’avait apprise par cœur et par habitude, cette réponse semblait totalement désintéressée.
Ce sont habituellement les Ardent.e.s qui parlent sur ce ton… Cela ne te ressemble pas, ajouta-t-il à son intention. Qu’as-tu ressenti lorsque tu t’es réveillée sans mémoire ? »

Ina détestait parler de ce genre de choses. Le souvenir de son éveil dans un monde qu’elle ne connaissait pas lui avait laissé un goût amer. Aussi terrifiant que merveilleux, elle espérait s’en échapper d’une manière ou d’une autre. Ina lui expliqua néanmoins sa situation. Elle qui ignorait, au moment de son réveil, ce qu’était un.e Ethos ni une ondine ou une nymphe se retrouvait avec l’envie dévorante de prendre la fuite, mais Ina n’avait nul part où aller. Puis, un silence de mort trouva confortablement sa place dans la discussion. Les questions n’affluèrent plus et leurs yeux fixèrent le sol.
Et toi, pourquoi as-tu fui ton pays ? »

Ina savait pertinemment que cette question le déstabiliserait. Il lui avait posé une question qu’elle détestait entendre alors elle voulait faire de même. Il connaissait ses états d’âmes et elle voulait être à arme égale. Son passé commença à déferler à travers ses paroles. Freyr était le seigneur de Lumen, une petite île au Nord-Est de l’île. Il vécut dans la cité portuaire du même nom avec sa sœur jumelle. Sédentaires, Freyr et Freyja étaient, là-bas, honoré.e.s comme des Ardent.e.s se reportant à l’amour, à la sexualité, à la nature, à la jeunesse et aux animaux. On les considéraient aussi comme des magicien.ne.s aux nombreux pouvoirs. Ils n’étaient pas des Ethos que l’on craignait, mais plutôt des sages auxquelles les autres créatures pouvaient se confier. Voilà pourquoi Freyr semblait si différent des Ethos de la cité de Symphonie. Les Lumenois apportaient paix et prospérité aux récoltes. Tout se passait bien jusqu’à ce que les habitant.e.s de la Forteresse de Songe décidèrent d’annexer la petite île de Lumen et déclarèrent une guerre ouverte. Afin de protéger son royaume, leur père les envoya chez l’ennemi pour servir d’otages. Et dans l’optique de mettre un terme aux hostilités entre les deux clans, Freyr se livra aux Songeois avec sa sœur Freyja comme gages de paix et son père disparut mystérieusement, sans laisser d’informations. Il avait donc été forcé de vivre à Songe et de séjourner avec le clan de Loki. Pourtant apprécié de tous et toutes Songeoi.se.s, il fut surnommé « Le seigneur de Songe » mais ne pouvant plus supporter la vie dans cette cité glaciale, il avait quitté Ithurnator pour une raison, soit-disant, secrète et avait utilisé son bateau pour se rendre à Symphonie. Au sein de l’île de Credere, cet épisode avait laissé de terribles tensions entre les clans d’Ethos tant ce changement, terriblement rare, avait chamboulé les fondations des croyances, de la royauté mise en place et de la place que chacun.e était censé.e avoir dès la naissance dans la société ardente. Freyr laissait néanmoins transparaître ses regrets, il lut une petite feuille à moitié déchirée qu’il sortit de sa poche. Un poème écrit des mains de sa sœur.

« C’est ma consolation d’avoir été, loin de mon bonheur, envoyée en otage à nos ennemi.e.s, d’avoir pour frère, le prince de Lumen et on le tient pour seigneur de Songe. »

Seule une triste nostalgie se lisait dans ses yeux et il fit promettre à Ina de ne jamais divulguer son emplacement actuel à d’autres Ardent.e.s. La connaissance qu’Ina avait de ce monde était simple et très brève, mais elle comprit l’importance de tel serment. Un passage à la bibliothèque d’Harmonia permettrait néanmoins à la jeune femme de parfaire son savoir, elle était bien déterminée à prendre le taureau par les cornes.
« Et si on y allait ? Il faut retrouver les autres », ajouta Ina pour en finir, définitivement, avec cette discussion qui ne plaisait à personne.

Le temps était passé à une vitesse incroyable et la nuit s’attaquait aux derniers rayons de soleil. Ou plutôt, la luminosité du soleil toujours à son zénith diminuait, laissant s’échapper des nuages crépusculaires et des aurores boréales à dominance mauve, transformant petit à petit sa lumière dorée en lampion argenté. Et c’est ainsi que la lune s’était glissée furtivement au milieu du ciel. Une lumière spectrale illumina la forêt et enfin, les arbres semblèrent laisser passer le duo. Ina entendit la voix d’Apollon incanter à travers les arbustes au moment où un puissant flash illumina un endroit à quelques hectares de leur campement de fortune. Arrivé.e.s là-bas en quelques minutes, Freyr et Ina retrouvèrent les deux Symphoniens ainsi qu’une cabane construite dans un arbre : Comment as-tu fait en si peu de temps ?, s’écria-t-elle. Il lui répondit par un index déposé à la verticale sur ses lèvres. La cabane était accessible grâce à une échelle accrochée au tronc d’un grand pin strié. Cette construction n’était pas très grande mais laissait suffisante de place pour ce petit groupe. La fierté d’Apollon se lisait dans ses yeux et ses paroles prenaient une sonorité arrogante lorsqu’il encensait son oeuvre d’art. Cette création mit, néanmoins, tout le monde de bonne humeur. La tristesse de Freyr semblait s’être envolée, Adonis semblait plus souriant qu’à l’accoutumée et Apollon se délectait de sa réussite lorsqu’Ina se décida à quitter cet endroit. Pour cela, il lui fallait néanmoins préparer son voyage et convaincre Freyr de l’accompagner.
Passons la nuit ici ! Ordonna ce dernier d’un ton enjoué.

L’inquiétude d’Harmonia se ferait sans doute sentir dans toute la cité mais après en avoir appris un peu plus du passé de Freyr, Ina ne chercha pas à le raisonner.

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