Ina #6

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Après une longue nuit de sommeil, Ina se réveilla avec les premiers rayons du soleil. Il semblait que les gens de cet île ne connaissaient pas l’utilité d’un rideau puisqu’ils ne ressentaient, semblait-il, pas le besoin de dormir. Les nymphes gambadaient déjà dans les couloirs du temple, chantonnant et dansant comme à leur habitude. Elles furent particulièrement surprise de voir Ina débout à cette heure de la matinée et se moquèrent des cernes violettes qui traçaient un demi-cercle sous ses yeux. Après avoir descendu l’escalier en colimaçon et traversée le grand hall, elle se mise en route pour trouver Freyr. Sa chambre se trouvait dans l’aile droite du temple. L’immensité du bâtiment rendait sa tâche ardue. L’arrière de l’habitation, située derrière la chambre de la gardienne de maison, ne lui semblait pas occupé et l’idée ne lui était jamais venue de visiter seule cet endroit inconnu tant un silence de mort y régnait. Arrivée dans le jardin, et comme à chaque fois qu’elle regardait le ciel, le soleil s’affichait fièrement à son zénith. Il lui était impossible de concevoir qu’un soleil qui venait de se lever pouvait être aussi haut dans le ciel mais Ina avait décidé que cette journée serait une journée sans question. Le potager était en fleurs, et affichait fièrement toutes les couleurs de l’arc en ciel. Une brise marine caressaient les plantes en transportant leurs senteurs à l’intérieur de la construction. Le son des vagues venait compléter ce tableau d’un beau matin de printemps. Elle vit Freyr assis et adossé contre une colonne du temple. L’ombre de cette dernière lui cachait le visage mais elle pouvait distinguer une pipe porté à l’extrémité de ses lèvres. En approchant, une drôle d’odeur s’échappa du foyer et d’un signe de la main, il l’invita à s’asseoir à ses cotés. Freyr lui tendit la pipe et vit son hésitation qu’il fit disparaître en un clin d’œil grâce à son sourire. Ses doigts encore engourdis par le sommeil, portèrent l’instrument jusqu’à ses lèvres et Ina en prit une bouffée. La fumée entra dans ses poumons à une vitesse impressionnante, si puissamment qu’elle sortit une quinte de toux. Il éclata d’un rire moqueur tandis qu’elle lui tapait violemment l’épaule pour le faire taire. Au bout de quelques minutes, sans un seul échange de parole, sa tête commença à tourner et son corps lui sembla plus léger. Leurs rires se rencontrèrent, et le duo s’allongea dans l’herbe en fixant les nuages desquels Ina imagina des formes, des couleurs et des noms et ce jusqu’à ce que l’effet euphorisant se dissipe. Un sourire se collait définitivement sur le visage d’Ina pour le reste de la journée. Freyr avait amené de l’amusement dans son quotidien habituellement remplit de questions, de réflexions et de prudence. Il était le seul qui plaisantait avec elle, la taquinait, et avec qui elle pouvait vraiment discuter. Tout ce que disait Freyr apparaissait comme léger, surmontable et amusant. Les compères passèrent une journée paisible allongés dans l’herbe, faisant la sieste, et discutant des créatures étranges que Freyr avait rencontré au cours de ses périples. Ses histoires fascinaient Ina, si profondément qu’elle se mise à comprendre qu’il en rajoutait pour faire l’intéressant. Le duo resta allongé dans l’herbe à discuter des nuages, de leur forme, de leurs couleurs, imaginant qu’ils formaient quelques créatures de Credere, jusqu’à ce qu’Harmonia vienne à leur rencontre vers le début du crépuscule. Elle avait reçu une invitation officielle précisant de venir accompagnée de son « humaine » et de l’Ethos qui avait élu domicile dans son temple. Les festivités commenceraient à la tombée de la nuit et dureraient jusqu’au matin.

Le petit groupe se dirigea vers un bâtiment peu éloigné du temple d’Harmonia, plus haut sur les flancs de la montagne de Dar Ys, à mi-chemin du sentier tortueux qui menait à l’entrée de la cité de Symphonie. Nos trois invité.e.s arpentèrent le sentier de graviers blanc sur une centaine de mètres dans la nuit noire. Bien que la pénombre empêchait Ina de voir correctement devant elle, Freyr veillait discrètement sur son équilibre, en la fixant de dos, prêt à la rattraper. La brise nocturne faisait frémir Ina tant la température avait rapidement baissé. La nuit de ce monde était si pleine de surprise : des aurores boréales allant du mauve au bleu, puis de vert au jaune, et enfin de l’orange au rouge permettaient au groupe de plus au moins de distinguer le chemin à leurs pieds. Les sons de l’écume lui paraissait soudainement bien plus effrayant que durant la journée, et la violence du déchirement des vagues la fit sursauter à chaque fois que son écho se répercutait sur les murs des temples avoisinants. Une fois le trio arrivé à destination, devant ce bâtiment semblable à tous les autres de cette cité, la porte du domaine s’ouvrit et ils.elles furent accueilli.e.s par des nymphes qui les dirigèrent à travers un chemin de colonnes en marbre, puis vers un grand salon. Des bancs de marbres blancs, des tissus et des coussins rouges vifs étaient déposés dans le hall. Des buffets remplis de vins, de fruits et de viandes séchées étaient mis à disposition des invité.e.s non loin de couchettes. L’odeur appétissante de la nourriture se mélangeait avec une senteur florale semblant venir de l’extérieur du domaine et qui s’expliquait par les roses, le lierre et les vignes qui tapissaient les murs extérieurs du bâtiment. Les murs intérieurs, quant à eux, étaient essentiellement couverts de peintures murales décrivant, comme toujours, des scènes érotiques et guerrières. Freyr les fixait dans les moindre détails, si profondément qu’Harmonia intervint pour le rappeler à ses esprits.
« Serais-tu sensible à l’art ? Lui demanda-t-elle.
– Je suis sensible… tout court ! Répondit Freyr, avant de rire à sa propre blague.
Où sommes-nous ? Demanda Ina à Harmonia, histoire d’en apprendre un minimum sur leur hôte avant que celui-ci ne les rejoigne.
Que je suis sotte ! J’ai oublié de vous en parler ! Il s’agit du temple d’Éros, le gardien d’Arlys, le paladin de l’armée de Symphonie, mais il est aussi le chef du Conseil. Tu l’as déjà aperçu sous sa forme animal lors de ton arrivée dans cette ville, il est également mon frère aîné. »

N’ayant sûrement pas l’habitude qu’il puisse s’agir d’une nouveauté pour une personne vivant à Credere, Harmonia avait tendance à oublier d’expliquer les choses à Ina avant qu’elle ne se retrouve au beau milieu d’une situation inconnue. Et lorsque cela arrivait, elle déposait sa main devant sa bouche, et cachait ainsi un sourire de gêne. Dans ces cas-là, Ina la trouvait particulière attachante, même si ces situations l’embêtaient grandement. Elle frémit en se rappelant qu’elle allait devoir saluer le cygne étrange sous sa forme humaine – un vieillard aigri sans doute, pensa furtivement Ina – envers qui il fallait montrer un profond respect, et qui l’avait déjà dans le collimateur depuis leur première discussion. Ainsi, Ina décida de ne simplement pas ouvrir la bouche pour être sûre de ne faire aucune erreur fatale. De toute manière, la majorité des habitant.e.s de cet île ne lui parlaient directement que très rarement. Ils et elles lui souriaient, la regardaient de loin ou se moquaient de sa condition. Et quand les Ardent.e.s voulaient lui poser une question, ils.elles demandaient, le plus souvent, directement à Harmonia. Les habitant.e.s de ce monde utilisaient systématiquement la troisième personne du singulier pour la désigner : Elle, l’humaine, l’étrangère, la chose impossible à identifier
Loin devant le petit groupe, une porte, semblable à celle de la chambre d’Harmonia tant dans la forme que son emplacement dans l’architecture du bâtiment, s’ouvrit doucement. Les temples du tumulus de Dar Ys se ressemblaient étrangement entre eux comme si ces habitations avaient été dupliquées à la perfection et déposées à des endroits différents, tout autour de la colline.

Sertie de cristaux rouges, cette majestueuse porte fit un vacarme à en faire trembler les murs lorsqu’elle se renferma. Un homme grand aux larges épaules et aux cheveux d’un brun de cèdre en était sorti et regardait Ina et ses compagnon.ne.s avancer vers lui. Ses habits, semblables à la toge traditionnelle de Symphonie, étaient de facture bien supérieure à celles des autres. Plus détaillé, d’un blanc éclatant et décoré de minuscules cristaux, son habit de civil était accompagné par des bottes et une armure en cuir sombre. L’homme dont la physionomie lui apparaissait de mieux en mieux, portait le livre de ROSE sous le bras droit. Son autre main était déposée sur l’épée rangée dans un fourreau qui pendouillait à sa gauche. Il avait une carrure de soldat, musclée et saillante accompagné d’un teint clair qui faisait ressortir ses yeux mauves. Harmonia accourut soudainement auprès de lui et le prit tendrement dans ses bras. Ina et Freyr pressèrent le pas pour les rejoindre. Après ses tendres embrassades familiales, le jeune homme du Nord sortit son épée, la déposa sur son torse d’un geste brusque et salua leur hôte avec un profond respect. Ina allait, à son tour, faire une révérence à sa « Majesté » lorsqu’elle comprit, à sa grande surprise, que ce cygne ridicule s’était transformé en un homme charismatique d’un calme absolu et qu’il n’avait rien d’un vieillard à la longue barbe blanche imaginé plus tôt. Avant qu’elle ne puisse s’agenouiller devant lui pour une première politesse, Éros déposa ses lèvres sur son front en lui souhaitant la bienvenue. Un tel geste d’affection la tétanisa. Éros les fit asseoir sur des bancs en marbre pendant que les nymphes remplissaient des verres de vin à leur attention. Une fois une première gorgée de vin avalée, la sœur et le frère entamèrent une discussion des plus formelles. Le voix d’Éros était comme celle des autres, mélodieusement attractive. Encore un pouvoir cheaté des habitant.e.s de ce monde, pensa Ina.

Elle ignorait s’il provoquait cette sensation aux autres, mais elle comprit néanmoins que les nymphes partageaient son sentiment. Celle qui les avait servi.e.s, tenait encore la carafe de vin, semblant être envoûtée. Cette dernière mit longtemps à s’en aller pour rejoindre ses semblables occupées aux derniers préparatifs de la fête. La voix de leur hôte, douce et pourtant très audible avec un fond très autoritaire, résonnait entre les murs du grand salon, donnant les dernières indications aux nymphes. Freyr ne bronchait pas et faisait preuve d’un grand sérieux lorsqu’il expliqua au paladin être venu chercher asile à Symphonie. Cependant, malgré l’autorité d’Éros, le jeune homme du Nord ne lui donna aucune autre réponse à ce sujet.
Tout comme la jeune humaine, il recommence une nouvelle vie, continua Harmonia, pour couper court à la curiosité de son frère.
Tu as recouvert la mémoire, jeune fille ? Demanda Éros en plongeant ses yeux mauves dans ceux d’Ina.

Chose qui n’était encore jamais arrivée à Ina, Éros avait employé le mot « fille » à la place de « humaine ». N’ayant absolument pas l’habitude qu’une telle question puisse lui être posée directement, Ina prit un long moment avant de réaliser qu’une question directe attendait une réponse relativement rapide.
Non ! Non. Je n’ai toujours aucun souvenir de mon ancienne vie, lui répondit-elle après avoir toussé pour éclaircir sa voix.
Je vois… répondit-il pensif. Ta nouvelle vie te plaît-elle ? Je me doute qu’être une humaine dans cette cité ne doit pas toujours être facile.
C’est encore très étrange… Euh… Mais…
Qui sait ce que certaines personnes auraient fais de toi si je n’avais pas accepté la demande d’Hermès…, conclut Éros en voyant les invité.e.s commencer à affluer. Commençons les festivités. »

Très vite, le temps n’était plus aux questions et aux discussions sérieuses. Pour la première fois depuis son arrivée sur l’île, Ina avait passé une journée sereine. La pièce se remplit rapidement de rires et de conversassions animées. Par manque de place, les nymphes organisèrent une sorte de banquet musical dans les jardins du temple. Elles allumèrent un feu et apportèrent diverses instruments afin de danser, chanter, rire et boire, tout en profitant de la fraîcheur de la nuit. Les invité.e.s pouvaient les distinguer entre les colonnes extérieures du bâtiment et certain.e.s suivaient leurs danses avec un réel intérêt. Quelques Symphonien.ne.s s’étaient même prêté.e.s aux jeux et sautillaient en compagnie de ces jolies demoiselles. Ina jura d’avoir aperçu Freyr parmi les danseu.r.se.s avec plusieurs chopes d’hydromel à la main. Ce dernier s’était rapidement éclipsé dés qu’il avait vu le banquet. Elle vit également Hermès accompagné d’une jeune femme aux cheveux d’or et aux allures de nymphe, et Séléné, allongée sur une couchette, avalant gracieusement des raisins. Harmonia et Éros continuaient leur discussion très animée en jetant de temps en temps un coup d’œil dans la direction d’Ina. Les autres convives souhaitaient voir l’humaine d’Harmonia et elle se retrouva rapidement au centre des regards. Certes, ces Ardent.e.s souhaitaient simplement l’apercevoir mais aucun.e d’entre eux/elles ne lui adressa la parole. Distante, la masse de convives se contentait de la montrer du doigt ou de la regarder du coin de l’œil. Les invité.e.s criaient et chantaient si fort qu’elle n’entendait guère ce qu’il pouvait se dire à son sujet. Ina resta donc un bon moment à contempler son verre de vin vide avant de se diriger, affamée, vers le buffet où elle retrouva Freyr en compagnie d’un jeune Symphonien. Pas l’un d’eux ne la remarqua. Oui, je n’ai pas du tout l’aura d’un Ethos, mais faîtes un effort les gars, se disait Ina, comme pour se remonter le moral. Lui et son nouvel ami discutaient des peintures murales érotiques et s’esclaffaient avec un rire gras, caricatural de celui des ivrognes de tavernes. Durant le long moment où ils continuèrent à vider des carafes entières d’hydromel les unes après les autres, Ina regardait ce nouvel inconnu qui semblait, malheureusement, être le double de Freyr. Même sourire moqueur, même chevelure blonde bouclée, la seule différence était leur couleur de peau. Pour l’un, elle était blanche quasiment livide et pour l’autre, halée comme si elle avait légèrement dorée au soleil.
Le nouvel inconnu remarqua Ina et s’empressa de venir à sa rencontre.
« Tu es l’humaine d’Harmonia, pas vrai ? Annonça-t-il fièrement.
Très perspicace ! En vois-tu d’autres dans cette salle ? » Lui répondit-elle.

Ina était maintenant d’une humeur massacrante. Elle n’avait aucune envie d’entendre ces deux Ardents parler de leurs préoccupations, ni de répondre à une quelconque question. Au cours de ces deux derniers siècles, seul.e.s deux humain.e.s étaient arrivé.e.s sur cette île, lui avait confié Harmonia. Il n’y avait donc rien d’exceptionnel à ce qu’on la reconnaisse dans la foule.
Et toi, sais-tu qui je suis ? Je vais te le dire…, commençait-il en titubant sévèrement. Je suis le plus… beau de tous les Ardents ! Je pense qu’on est d’accord sur ce point… Même que…

Son arrogance la déconcerta et Ina fit simplement semblant de ne pas l’entendre. Il ne prit pas longtemps à se retourner vers son compagnon de beuverie et à continuer ses discussions sur ses sujets préférés : les femmes, les hommes, la danse et la peinture. Le début de ces phrases était lent et peu audible, mais vers la fin, le ton changeait pour devenir bourru et criard.
Je te lance un défi, Freyr… On va voir…. qui embrassera le plus… d’Ardent.e.s cette nuit !
Homme ou femme ? Demanda Freyr, très emballé par la proposition de son compère.
Qu’importe ! »

L’excitation pouvait se lire sur les deux visages de ces nouveaux compagnons de jeux lorsqu’ils partirent à toute allure vers leur but ultime, laissant Ina à nouveau seule au milieu d’une multitude d’inconnu.e.s. Où qu’elle soit dans les pièces du temple, Ina ne voyait que des gens s’amuser, des danses enivrantes et dynamiques, elle n’entendait que des rires voler en éclats. Dans cette cité, la vie commençait à lui paraître trop parfaite, surjouée peut-être. Une caricature jouée avec entrain dans une pièce de théâtre éternelle et immuable, presque ennuyante si l’on reste trop longtemps. Pour l’instant, Ina n’avait que vu Freyr arborer une mauvaise mine. Il s’était néanmoins très rapidement adapté à sa nouvelle vie, son nouvel entourage et Ina lui enviait cette qualité. Dépitée, la jeune femme vit un banc de marbre vide qui lui parut, soudainement, être l’endroit le plus confortable où elle puisse attendre la fin des festivités. Ina avait l’impression de percevoir ce monde qu’à travers un filtre insolite. Un homme s’avança dans sa direction et s’assit posément à ses cotés. Quelques minutes passèrent avant qu’il ne lui offre un verre d’hydromel.
« Je n’aime pas trop la foule, murmurait-il presque pour lui-même. Ni ces festivités d’ailleurs…
Quel est votre nom ? Lui demandat-elle pour engager la conversation.
Adonis.
Tu es venu seul ?
Non.

Ce jeune homme ne semblait pas très communicatif. Il ne souriait pas et regardait droit dans le vide, ne lui adressant aucun regard. Bizarrement, cela convint parfaitement à Ina. Elle se risqua donc à poser des questions, espérant ainsi créer une véritable conversation.
Avec qui ?
Aphrodite.
Et, qui est-elle ?
La mère d’Éros, d’Harmonia et de « l’autre ».
Aphrodite ? L’autre ?

D’un signe de tête, Adonis désigna un groupe de personne entrain de danser au milieu de la pièce. Une seule femme était présente, une magnifique femme gracieuse aux longs cheveux d’or, ressemblant étrangement à Harmonia.
Si Harmonia n’a rien dit, c’est que tu ne dois pas savoir.
Non, non, ce n’est pas ça ! Harmonia oublie toujours tout ! Tu es un Ethos toi aussi ? Le questionna-t-elle sans en découdre.
Oui, comme tous les autres. Il paraît que j’étais humain autrefois. Mais des Ardentes se sont éprises de moi, je suis devenu un immortel, comme tou.te.s ceux que tu vois, afin de combler leur solitude. »

Cette révélation lui coupa le souffle. Ina avait du mal à croire qu’elle discutait calmement avec un ancien « humain ». Néanmoins, ce dernier semblait justement très serviable et disposé à lui parler sans gêne. Adonis commençait même à sourire à fur et à mesure de leur conversation.
Pourquoi utiliser « il paraît que » ?
Je n’ai pas choisi mon passé, c’est mon passé, c’est tout.
Tu veux dire que tu ne peux plus le changer ?
Non, je veux dire que je suis né avec ce passé, dit-il en se retournant pour regarder Ina en face à face. Tu es l’humaine d’Harmonia mais tu ne connais pas grand chose… Cette île n’est pas notre terre natale, continua-t-il ses explications. L’Orbe de Cristal a donné naissance à cette île et nous nous sommes éveillé.e.s en même temps qu’elle. Le printemps a donné naissance à Arlys et en vivant ici, nous devenons ses protégés.

Un doux et agréable sourire se tissa sur son visage et son apparence soucieuse s’effaça peu à peu. Adonis semblait être une personne très calme et ses yeux bleus-verts reflétaient une certaine amabilité couplée à une profonde tristesse. Il semblait être un électron libre, plus bavard au final que la majorité des Symphoniens. Sa dernière phrase semblait être tournée à l’envers et ne permettait pas à Ina d’en comprendre le sens. Sans doute encore un mythe ou une légende d’une culture dont elle ne connaissait finalement que peu de choses. Adonis ne cessa pas un seul instant de lui parler en métaphores, si bien que ses paroles n’avaient plus aucun sens pour Ina, de plus en ivre à force d’enchaîner les verres d’hydromel.
Pourquoi vivre à Symphonie ? demanda-t-elle, persévérante malgré un haut degré d’alcool dans le sang.
J’ai suivi Aphrodite. Apeurée à l’idée que je lui échappe, elle ne me permet pas de m’éloigner d’elle, dit-il d’un air dépité.
Tu peux dire que ces paroles ne sont que des comptines, mais Adonis dit pourtant la vérité, conclut une voix féminine.

Une magnifique femme blonde se dressa devant Adonis et Ina. Il s’agissait de la femme qu’Adonis avait désignée quelques instants plus tôt. Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à la gardienne d’Ina mais son regard était plus sévère et ses lèvres étaient maintenant retroussées. Aphrodite semblait très en colère, la jalousie pouvait se lire dans le bleu de ses yeux plissés.
Aphrodite… murmura Adonis de façon quasiment inaudible.
Toi ! L’humaine de ma fille, que fais-tu avec mon amant ? S’écria-t-elle.

Tout en parlant, elle fit un mouvement de tête vers Ina, faisant ainsi retomber ses cheveux bouclées le long de ses hanches. Puis, Ina sentit sa gorge se nouer, et de l’eau envahir ses poumons. Cet écoulement lent à l’intérieur de son corps lui provoqua une atroce souffrance. Ses mains désespérées se déposèrent sur son cou dans l’espoir de pouvoir à nouveau respirer. Encore un pouvoir terrifiant dont j’aurais préféré ignorer l’existence, pensa Ina paniquée. Rien à faire, elle étouffait à cause d’une simple crise de jalousie de la part de la mère de sa gardienne, pourtant si bienveillante.
Adonis ! Tu es trop gentil envers les humain.e.s ! Cria Aphrodite à l’homme qui tentait de relever Ina, tant bien que mal, du sol où elle s’était écroulée, agonisante.
Ne t’inquiètes pas, tu sais bien que je ne peux partir, lui répondit-il en déposant finalement Ina par terre et en se relevant pour prendre tendrement Aphrodite dans ses bras. Laisse-la respirer… Harmonia serait triste que tu t’en prennes ainsi à cette jeune fille, tu ne crois pas ? »

Aphrodite finit par se calmer dans les bras de son amant, elle relâcha son emprise invisible sur Ina et cette dernière sentit le fluide s’évacuer de ses poumons et disparaître totalement. Encore quelques secondes de plus et elle ne se serait pas réveillée, Ina le savait. Avec effroi, elle regarda s’éloigner Aphrodite, maintenant détendue, qui reprit sa dance avec Hermès. Adonis la regarda partir de son regard vide, un rictus bienveillant aux lèvres, avant de poser ses mains contre ses tempes. Et puis, il se tût. Pendant de longues minutes, il fit tournoyer une olive plongée dans son verre de vin tandis qu’Ina, en état de choc, reprenait doucement son souffle. Tout son corps tremblait si intensément qu’elle ne réussit pas à reprendre en mains le verre d’hydromel déposé sur le banc en marbre à sa gauche. Personne n’avait fait attention à cette agression. Et pire encore, personne n’aurait douté du bien fondé de ces représailles. Si Adonis n’avait pas su calmer la femme qui l’aimait au point de souhaiter la mort d’une inconnue, Ina serait morte durant cette fête et son corps serait actuellement étendu, sans vie, sur le marbre blanc du temple d’Éros. Les participant.e.s étaient trop occupé.e.s à festoyer. Des embrassades dans les coins, une ambiance sensuelle qui planait à cet endroit, des jeux d’hydromel et de nourriture, des danses et des chants sur la musique dionysiaque provenant du jardin reléguaient le bon sens et les bonnes manières aux choses de dernière importance. Une fois cet orage de malveillance passé, Adonis s’assit à nouveau à coté d’Ina mais cette dernière s’éloigna machinalement de lui, se relevant et lui tournant le dos.
« Elle est calmée, lui dit-il pour la rassurer. Habituellement, elle n’est pas aussi violente. Quelque chose l’a peut-être perturbée. Elle s’est comportée de façon différente…. c’est la première fois en plusieurs siècles.
J’aimerais juste… qu’on me laisse tranquille. »

Dans l’espoir qu’en les rouvrant, sa frayeur aurait disparu, Ina plissa fermement les paupières. À cet instant, un satyre courut au milieu du hall et souffla de toutes ses forces dans une corne de brume pour signaler la fin de la fête et l’arrivée du soleil. Tous les invité.e.s se précipitèrent en silence dans le jardin où les satyres étaient étalés sur le sol, soufflant comme des bêtes, et où les nymphes, encore à demi-nues, finissaient leurs transes. Ina vit alors la chose la plus étrange et la plus merveilleuse qu’il soit, et qui dépassait largement toute loi de la physique qu’elle croyait connaitre. Les aurores boréales et les nuages de l’aube semblaient se rassembler en une seule entité qui se dirigeait rapidement vers une lune de plus en plus éteinte. Rappelant étonnement les formes et les couleurs du crépuscule, des tâches rougeâtres, violacées et verdâtres étaient apparues sur l’astre de nuit qui se trouvait, pourtant, encore haut dans le ciel. Des anneaux de feu rouge et jaune s’entrelacèrent jusqu’à transformer la boule argentée en une boule d’or éblouissante. Le soleil pointait le bout de son nez, mais ce n’était pas une étoile qui se réveillait et qui croissait lentement vers son zénith pour redescendre calmement et s’endormir de l’autre coté de l’horizon. Soudainement, étrangement, inexplicablement et merveilleusement, le soleil fit son apparition à son zénith. Ina comprit que les astres, les aurores boréales et les nuages de Credere ne formaient en réalité qu’une même énergie parcourant le ciel de l’île. La jeune femme resta bouche-bée durant cette transformation mais elle fut rapidement réveillée par le mouvement des invité.e.s qui se dirigeaient, soudainement un.e par un.e et sans aucun bruit, vers la sortie du temple. Tous et toutes prirent alors le chemin de retour après avoir remercier Éros de son accueil. Et ce fut devant la porte que la jeune femme retrouva Harmonia et Freyr, tou.te.s souriant.e.s et frai.che.s comme la rosée du matin. Durant la traversée du sentier qui descendait du temple du paladin de l’armée de Symphonie jusqu’au temple d’en bas du tumulus, Harmonia ne cessa de prendre ses deux compagnon.ne.s dans ses bras. L’alcool avait également fait son effet sur la gardienne d’Arlys et elle n’arrêta pas de chanter de douces mélodies, résonnant avec le chant matinal des oiseaux. Ina apprit également que Freyr avait gagné son pari avec son étrange compère, du nom d’Apollon, en embrassant, en plus de nombreux et nombreuses convives, la belle Aphrodite. Chose qu’Harmonia et Ina n’apprécièrent pas du tout puisqu’il s’agissait, pour l’une, de sa propre mère et, pour l’autre, d’une dangereuse psychopathe.

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