Ina #4

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Son ancien compagnon de galère, comme Ina le nommait, se retourna et lui sourit. Alertées par le cri de la jeune femme, des nymphes s’étaient retournées et les fixaient bêtement. Hermès vint la saluer avec une certaine réserve tant il semblait inquiet de sa venue ici. Ina lui sortit une explication douteuse sur le fait d’être venue chercher un cadeau de remerciement pour Harmonia. C’était évidement un mensonge éhonté (puisqu’Ina ne disposait d’aucun objet à échanger pour réaliser un quelconque troc) mais Hermès, pensif, lui répondit favorablement : Les offrandes diminuent depuis près d’un millénaire pour nous tou.te.s. C’est une bonne idée de vouloir présenter un hommage à Harmonia.

L’utilisation du terme d’offrande montrait une grande différence entre le statut d’Ina et le sien. Ce don obligatoire envers les divinités réalisé dans diverses sociétés en échange de prospérité ou d’une bénédiction contredisait l’idée qu’elle se faisait d’un « cadeau ». Malgré tout, Hermès était aimable et sympathique, il lui parla des principales différences qui pouvaient distinguer leurs deux espèces : les Ethos ardent.e.s ne ressentent pas de réelles émotions, paraissait-il. En dépit de la situation, Hermès s’amusait de ces divergences et allait même jusqu’à trouver cela agréable de rencontrer un peu de nouveauté dans ce monde figé. Tout en buvant ses paroles, Ina passa de stands en stands à la recherche d’une « offrande » convenable, jusqu’à ce que la foule grouillante lui fit perdre Hermès du regard.
La disposition des échoppes faisaient du marché une véritable fourmilière, des individus disparates passaient, ici et là, à la recherche d’objets rares. Des Ardent.e.s aux visages pâles couvert.e.s de peaux de bêtes s’éternisaient devant des magasins d’armes. D’autres personnes à la peau basanée invitaient les habitant.e.s de la cité à s’asseoir en cercle pour écouter les dictons issus du livre de ROSE. Dans leurs courses folles, les nymphes suivaient de beaux jeunes hommes et leurs éclats de rires perturbaient l’inlassable brouhaha du transport de marchandises. Ce mouvement perpétuel sur un sol sableux créa un brouillard de poussière piquant les yeux d’Ina. À travers cette brume orangée, des vendeurs et vendeuses criaient les bienfaits de leurs remèdes. En s’éloignant du bruit incessant du marché, Ina chercha à retrouver son chemin à travers le panel de rues, d’intersections et de chemins résidentiels. Elle se retrouva alors coincée à cause d’un imprévu : un événement était en cours au milieu de la petite place ronde à proximité. Un jeune homme attira son attention en maniant une épée lourde avec dextérité. Ce dernier, dont le vent marin faisait flotter ses cheveux d’un blond translucide, effectuait des techniques de combat devant une fontaine où plusieurs nymphes se baignaient nues. Ses gestes paraissaient imprévisibles, et son petit spectacle ressemblait davantage à une danse qu’à un entrainement de guerrier. Son numéro avait bien marché puisqu’une masse d’Ardent.e.s l’encerclait et l’encourageait fiévreusement. Ce regroupement empêchait Ina de voir son visage. Elle se décida néanmoins à se frayer un chemin dans la multitude de créatures présentes pour constater de ses prouesses d’elle-même. Elle comprit rapidement que ces réactions étaient conformes à son charme. Couplées avec le charme usuel des Ethos, sa peau pâle et sa natte blonde serpentant sa nuque lui donnaient une certaine originalité. Le rictus enfantin perceptible sur ses lèvres la fascinait et elle resta de longues minutes à le contempler. Mais le temps s’écoulait indéniablement. Ina devait hâtivement rentrer au temple d’Harmonia avant qu’elle ne s’aperçoive de son absence. Pressée, la jeune femme se retourna brusquement quand une voix forte se fit entendre.
« Hé ! Toi ! N’aimes-tu pas ce spectacle ? »

La place devint totalement silencieuse. Le guerrier semblait vexé ou, du moins, le faisait croire. Ce qui avait poussé un petit groupe de nymphes à fixer hargneusement Ina, rougissante. Sa première réaction fut de détaler au plus vite dans l’espoir de rentrer au temple dans les plus brefs délais. L’étrange jeune homme entreprit alors de la prendre en chasse. Par malheur, cet énergumène courrait bien plus vite qu’elle et lui attrapa violemment le bras, la forçant ainsi à stopper sa course effrénée. Sa force incommensurable impressionna Ina tandis qu’une ecchymose apparut à l’endroit où ses doigts l’empoignaient. Instinctivement, Ina leva sa main droite et l’écrasa douloureusement contre sa joue. Ses sourcils se haussèrent d’étonnement, reculant enfin d’un pas.

« Holà ! Je ne te veux aucun mal ! Je cherche simplement un endroit où dormir. Je viens d’une autre cité et je ne connais rien d’ici, cria-t-il d’une voix forte.
Pourquoi m’avoir suivie ? Il y a un tas de créatures féminines et masculines là-bas qui rêveraient de t’aider ! S’écria Ina, essoufflée
Aucune idée ! Tu n’as pas été touchée par ma beauté suprême ! Ce doit être pour ça ! »

Encore un taré, pensa fortement Ina. L’homme se tapa le front et leva plusieurs fois les yeux au ciel dans une profonde réflexion…
À la suite de multiples supplications, d’agenouillements répétés, d’une escorte forcée, et du désespoir qui se lisait de plus en plus dans les yeux d’Ina, elle accepta sa demande dans un élan de compassion. Pour cela, il lui fallait en priorité l’accord de sa gardienne. Harmonia accorderait-elle sa bienveillance à cet inconnu ? Pourrait-elle pardonner, à moi, une « humaine » ? furent tant de questions qui tournèrent en boucle dans l’esprit de la jeune femme. La complexité de la situation commençait à lui peser tandis que le séduisant jeune homme continuait à lui sourire enfantinement. Tout en lui contant milles et une histoires de faits d’armes, l’élégant guerrier au teint laiteux l’accompagna jusqu’au temple situé aux racines de Dar Ys. Les soldats postés à la porte d’entrée les fixèrent avec un inquiétant mépris et pour les énerver, le jeune épéiste aux cheveux d’or leur tapa l’épaule d’un geste amical.
« Que faites-vous en dehors de l’enceinte ? Cria le soldat d’un ton sévère.
Et qui est cet homme ? » Vociféra l’autre avec mépris.

Leurs yeux suspicieux exprimèrent encore plus de dédain et d’agacement qu’elle ne l’aurais imaginé, et la firent rapidement regretter son agréable escapade en ville. Entre quelques chuchotements et plusieurs regards complices, les deux gardes trouvèrent le temps d’insulter Ina et de la réprimander de son insolence présumée sans, pourtant, lui laisser une possibilité d’éclaircir la situation ni de justifier la présence d’un inconnu à ses cotés.
« Tu n’es qu’une sale humaine. Tu as du cran d’oser désobéir à sa Majesté Harmonia !
Une humaine ? Murmura le nouveau compagnon de galère d’Ina après lui avoir adressé un rapide coup d’œil stupéfait.

Elle frémit d’exaspération lorsque leurs regards d’un bleu saphir la regardèrent de haut, trahissant ainsi une profonde arrogance. Bien qu’elle sentit monter en elle une puissante indignation, ses yeux se baissèrent enfin d’éviter d’autres injures. Après tout, Ina ignorait encore tout du sort réservé aux humain.e.s désobéissant.e.s en ce monde. En fixant ainsi les pieds de ces gardiens du temple, la jeune femme constata des sabots semblables à ceux d’un cheval au bout de leurs longues jupes en métal et elle piailla d’un mélange de consternation et de dégoût. Décidément, Ina ne savait pas tenir sa langue. Les deux satyres s’offusquèrent de sa réaction au point que l’un d’eux lui cracha au visage. Tandis que les soldats éclatèrent d’un rire gras, Ina entendit une lame émerger de son fourreau et vit un casque de centurion virevolté à toute vitesse, allant brutalement se fracasser contre une colonne de marbre. Un des soldat tomba au sol estomaqué. Ina distingua alors de petites cornes dans la touffe, brune et bouclée, plantée sur son crâne. Son regard se tourna ensuite vers l’habile escrimeur qui avait brandi sa lame pour prendre sa défense. Toujours avec un sourire triomphant aux lèvres, il lui fit un clin d’œil et protesta d’une voix forte :
« Et bien ! Pour des Satyres domestiqués, vous êtes plutôt mal élevés.
Tu oses nous défier, étranger ?! Vociféra la seconde créature paniqué.
Je ne fais que dresser les animaux de compagnie idiots. Dois-je demander à votre maîtresse si elle encourage votre attitude ? »

En plus de les menacer, le jeune homme leur répondait d’un amusement inadéquat. Néanmoins, maintenant, dociles, les satyres baissèrent les yeux et pestèrent bruyamment en ouvrant les portes du temple avant de s’écarter de leur passage. Une fois arrivée devant la chambre de sa gardienne, Ina attendit un long moment avant de se décider à agir. Coincée entre un sentiment d’amertume causé par cette humiliation, l’envie de pouvoir agir par elle-même, mais aussi sa gratitude envers l’homme actuellement à ses cotés, elle lui laissa un murmure de remerciements auquel il répondit un « ‘Pas de quoi ! » d’une saisissante simplicité. Ce tempérament à la fois épatant, excentrique et pourtant d’un profond naturel la rassurait. Il existait donc des Ethos plus « humains » que les autres créatures dont elle avait fait la connaissance jusqu’à présent. Son sourire enfantin apaisait ses pensées suffisamment déconcertées par les événements du jour. En plus d’être une « faible » humaine sans souvenir, elle se retrouvait maintenant à faire face à une discrimination absurde. Cet événement avait considérablement ébranlé la confiance qu’elle possédait en un éventuel avenir paisible. Que fallait-il réaliser dans l’espoir d’une égalité de statut avec les habitant.e.s de cette sublime cité jaspée ? Il semblait que ce n’était plus qu’une question de temps avant que le Conseil ne décide de son sort. Loin derrière elle, Ina entendit la porte de la cuisine s’ouvrir et vit une nymphe aux allures astrales trottinant joyeusement dans le hall. Cette créature fut immédiatement séduite par le charme exotique de l’homme qui l’accompagnait.

Amplifiés par l’immensité d’un hall, ses éclats de rire et ses gloussements mélodieux firent sortir Harmonia de son intimité. Pendant que la porte sertie de cristaux verdâtres s’ouvrit doucement, Ina s’imaginait déjà maints châtiments glauques et douloureux qui pourraient lui être infligés. L’espace d’un instant, ses yeux se fermèrent d’angoisse tandis que les gloussements de la nymphe envahirent progressivement ses oreilles. La porte se referma dans un lourd vacarme, son estomac se noua et la fraîcheur de l’intérieur du temple la fit soudainement frissonner. La longue chevelure blonde de la maîtresse de maison paraissait ébouriffée comme si elle venait de se réveiller en hâte. Cette simple pensée amplifia la terreur d’Ina. Harmonia lui sourit, néanmoins, avec toute la bienveillance dont elle pouvait faire preuve. Ses grands yeux bleutés regardèrent avec curiosité le jeune épéiste et d’un geste chaleureux, elle invita Ina à lui expliquer la situation. La jeune femme s’embrouilla maladroitement. Un sourire se tissa alors sur les lèvres de l’Ardente et un fou rire éclata de la gorge du curieux voyageur tandis que la nymphe s’éloignait, en chantonnant, afin de vaquer à des occupations davantage distrayantes.

« Je vois que tu as rencontré Freyr, ajouta doucement Harmonia en glissant une main sur l’épaule d’Ina. Sans escorte, tu as pris des risques inconsidérés. J’espère que ta promenade en valait la peine.
Elle est marrante ton humaine ! Déclara le jeune homme qui se bidonnait indélicatement en face d’Harmonia.
Ta réclusion dans ce temple avait pour objectif de te protéger. Il semble néanmoins que t’enfermer de la sorte ne soit pas une solution. Tu m’as même ramené une ancienne connaissance…
Vous vous connaissez ? S’écria Ina.
Et bien ! Et moi qui pensais me retrouver avec une inconnue pour une fois, déclara la voix masculine de Freyr. En plusieurs milliers d’années, j’imagine que c’est normal de connaître tout le monde…
Si tu connaissais les habitant.e.s de cette ville, pourquoi m’avoir fait croire que tu n’avais nulle part où aller ? S’esclaffa Ina, un peu vexée de cette supercherie. En plusieurs milliers d’années ? Quoi ?
Je reconnais bien là les plaisanteries de Freyr ! Que viens-tu faire à Symphonie ? Le questionna Harmonia.
Les raisons de ma venue ne concernent que ma personne. Douce Harmonia, je cherche simplement asile…
Sois le bienvenu, Freyr. En échange, tu tiendras compagnie à cette jeune humaine. J’ai peur qu’elle se sente seule dans ce temple vide… avoua Harmonia.
Je trouverai davantage l’utilité à une amante qu’à une petite sœur. Une sœur, j’en ai malheureusement déjà une et elle me suffit !
Cesse de faire l’idiot et reste tranquille ! Lui ordonna expéditivement Harmonia.
– Oui, chef ! » conclut-il avec une révérence digne d’un théâtre de plaisanterie.

Rigolant d’une joie enfantine, Freyr releva la tête et s’élança soudainement vers Ina. Ses bras musclés l’enlacèrent puissamment, écrasant ainsi sa taille d’une force surhumaine. Elle répondit en conséquence par un cri strident à cette première approche insolite.

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