Ina #3

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Le murmure de son existence s’était vite glissé dans chaque recoin de la cité de Symphonie et une charmante femme se présenta dans le but de faire de Ina son « humaine légitime ». Séléné fut heureuse d’apprendre qu’il s’agissait d’Harmonia, la Reine de Symphonie, la gardienne de la joie, une femme douce et généreuse à la longue chevelure blonde et bouclée. Harmonia décida de prendre la jeune fille sous son aile. Selon Hermès, sa gardienne était contraire aux Ethos ardent.e.s égocentriques qui peuplent partiellement cette île. Le temple d’Harmonia était presque aussi impressionnant que celui où siégeait le Conseil. Il s’agissait du premier temple en bas du tumulus de Dar Ys. La gigantisme porte d’entrée faisait face aux larges étendues d’herbes, et tout le coté gauche du bâtiment longeait la plage. Sa droite, quasiment entièrement enfourchée dans la petite montagne, ne laissait qu’une parcelle de fougères et de graviers utilisée par les soldats à l’entraînement. Ces guerriers saluèrent solennellement Ina et sa nouvelle gardienne lors de leur passage tandis qu’un barde, qui les encourageait par des mélodies rythmées, s’arrêta pour louer la beauté d’Harmonia. Lorsque Ina entra dans le temple, elle fut impressionnée par l’impressionnant vestibule et la fraîcheur qui y régnait. Elle aperçut, à plusieurs dizaines de mètres, la porte d’une chambre aux décorations émoustillantes représentant des mœurs érotiques et des pratiques de la vie quotidienne. La porte était sertie de petits cristaux de diverses couleurs, renvoyant ainsi des éclats éblouissants dans l’immensité du hall. Harmonia lui précisa qu’il s’agissait de son intimité et qu’il était strictement interdit d’y pénétrer sous peine d’une punition. De part et d’autre de cette porte interdite, des escaliers de marbre grimpaient chacun à une balustrade supportée par plusieurs colonnes de jaspe où l’on pouvait rejoindre d’autres chambres aux portes banales. Au-dessous de chacune des deux balustrades opposées, de minces portes en bois d’ébène se mélangeaient à leurs ombres. La maîtresse des lieux informa Ina qu’il s’agissait de pièces utiles telles que les cuisines sur la gauche et les chambre où l’on stockait les remèdes et les objets dits enchantés à sa droite. Devant ses yeux émerveillés, un couloir menant aux jardins où l’on cultivait les légumes se dessinait entre les cuisines. Derrière les deux socles opposés des escaliers, deux grands couloirs formés de colonnes semblaient encercler un majestueux atrium situé au dos de la chambre d’Harmonia. Face à cet agréable patio, plusieurs chambres étaient disposées le long des deux couloirs se rejoignant vers le fond de l’habitation. Après quelques discussions intéressantes et de nombreux éclats de rires, Ina ressentit une envie insurmontable de lui poser toutes les questions restées coincées dans sa gorge depuis son arrivée. Les grands yeux bleutés de la gardienne des lieux semblaient détenir toute la connaissance de l’univers et Ina avait besoin de ce savoir pour penser à son intégration. Cela passa évidemment par une connaissance poussée de la culture, des traditions et des mœurs des gens de cette cité. Malgré un esprit endormi par toutes ces mésaventures, la jeune femme s’élança alors dans une valse d’interrogations sous le sourire avenant d’Harmonia.
« Les animaux parlent-ils tous ici ?
Ils sont doués de la parole mais ce ne sont pas réellement des animaux. Tout comme nous te ressemblons sans être humain.e.s.
Et qu’êtes-vous dans ce cas ?
Tu ne le sais pas ? »

La question la plus importante pour elle, et celle qui allait lui permettre de saisir la nature de cet endroit incongru, avait enfin été posée. Harmonia écarquilla les yeux et parut soudainement soucieuse. La fin de sa phrase avait sonné particulièrement aiguë et marquait ainsi son trouble. Elle s’élança vers sa chambre, semblant être à la recherche de quelque chose de bien précis. Quelques minutes après que la gardienne soit entrée frénétiquement à l’intérieur de la chambre royale, Ina vit sa silhouette fine et ses longs cheveux blonds revenir vers elle d’un pas décidé. Harmonia tenait un livre entre ses mains, un très beau livre en cuir avec des dorures sur la tranche et des symboles étranges ornés de pierres précieuses de teinte vermeille.

« Je vais te lire ce qui est écrit dans le livre de ROSE. Il est notre gardien et notre destin, et ce qui est écrit à l’intérieur est immuable…, dit-elle sans aucune intonation, comme si elle avait répété cette phrase à l’infini durant plusieurs dizaines, voire des centaines, d’années :

« L’esprit des Ethos ardent.e.s est intouchable et restera à jamais inchangé. Les Ardent.e.s sont nées tel.le.s qu’ils.elles sont et doivent se complaire dans cette destinée. Le destin dirige leurs esprits et ils.elles ne peuvent s’élancer contre sa volonté. Ils.elles sont tel.le.s des poupées sans âmes, exécutant.e.s d’actes édictés par ce Monde. Leurs pensées ne s’éloignent pas de leur existence et sont contrôlées par l’Orbe de Cristal. Leur libre-arbitre est restreint dans les limites de leur création. Toute évolution est impossible. Les Ardent.e.s ne disparaîtront jamais et leurs caractères sont immuables. Certain.e.s font le mal parce qu’ils.elles sont né.e.s pour faire le mal. D’autres font le bien parce qu’ils.elles sont né.e.s pour faire le bien. Des êtres qui peuvent cependant gagner ou perdre en puissance comme de vulgaires machines. Incapables de se soustraire à la volonté du Grand Esprit. »

Dans le miasme de ses souvenirs restants, Ina parvint à reconnaître ce concept du « divin » enterré dans sa mémoire. Son amnésie n’avait pas affecté ses concepts de base et elle se souvenait aisément des objets du quotidien, du nom des éléments du paysage, des animaux et des idées conceptuelles. Sa théorie d’humain.e.s génétiquement modifié.e.s tombait à l’eau au profit d’une vérité plus impressionnante encore.
Le Conseil avait chargé Harmonia de son éducation culturelle et cette assignation d’enseignante pour humaine la réjouissait. Une des chambres de la balustrade de droite lui fut attribuée et cette chambre, si follement spacieuse, la contentait pleinement. Épuisée par ses péripéties, Ina se jeta sur le lit et ses yeux se scellèrent le temps d’une nuit reposante.

De nombreuses semaines s’écoulèrent paisiblement au sein de sa nouvelle demeure durant lesquelles Harmonia lui apprit le minimum à savoir sur l’histoire de ce nouveau monde. Credere était en réalité une île peuplée de plusieurs habitant.e.s nommées Ardent.e.s. Les Ethos, les plus puissants des Ardent.e.s, se constituaient de plusieurs clans dirigeant un « domaine » qui leur avait été attribué. Les autres créatures, souvent esclaves de ces Ethos, correspondaient aux nymphes, et autres créatures dont Ina avait seulement entendu parler. Semblables aux humain.e.s uniquement par la forme généralement utilisée, les habitant.e.s de cette île étaient des créatures dont Ina devait se méfier : dieux fous, déesses jalouses, satyres pervers, nymphes vengeresses et autres membres d’un peuple mythique et miraculeux se nourrissant de l’essence des choses.

Séparée en cinq régions distinctes, l’île de Credere regorgeait de merveilles à découvrir : l’Empire d’Asdralem au Sud dans lequel se trouve Mirage, la capitale de Credere ainsi que la tour d’Enki, plus à l’Ouest et le trou de Derris, entrée d’un monde souterrain sous le désert ; la contrée sylvestre d’Arlys à l’Est avec la ville de Symphonie sur le tumulus de Dar Ys et le petit village de Lune-en-Arc ; la nation des neiges d’Ithurnator au Nord et la forteresse de Songe ainsi que ses habitations troglodytes des montagnes ; la vallée d’ambre d’Idylle à l’Ouest, la colline de Belen et les forêts du Havre Ruana ; la région d’Illusion au centre de l’île avec la cité académique d’Elysion, la bibliothèque de Nemed et Faturnlia, l’arbre de vie ; et les petits îles de Lumen ainsi que l’archipel d’Ino. Au fil des jours, Ina s’habitua aux normes ardentes ainsi qu’à leurs comportements extravagants. Depuis l’enceinte du temple, Ina pouvait distinguer le bruit des vagues, se laissant bercer par cette mélodie à chaque crépuscule. Lors des périlleuses tempêtes d’Arlys, le ciel se teintait d’un mauve verdâtre qui la fascinait, elle restait alors la majeure partie de la journée à contempler la mer déchaînée depuis sa fenêtre. Petit à petit, ce calme quotidien se transforma rapidement en ennui, puis en des barreaux invisibles d’une prison dorée dont elle ne pouvait pas s’échapper. Son apparente rareté, ici-bas, avait poussée Harmonia à de rigides restrictions. Ina restait ainsi confinée dans un cercle restreint composé exclusivement d’Hermès, d’Harmonia, de Séléné et des nymphes qui s’occupaient joyeusement du potager. Elle en oubliait presque ses rêves de découverte. Regarder la ville depuis le balcon, sentir l’odeur du poisson grillé s’échappant du haut de la montagne dans une fumée grisâtre, observer les centaines de minuscules créatures fourmiller, jour et nuit, dans la cité furent ses divertissements privilégiés durant une éternité jusqu’au jour où elle se décida à un peu plus d’action. Ina passa incognito par une porte secondaire de l’habitation le temps d’une furtive promenade citadine. Excitées par un monde inconnu qui l’attendait, ses jambes s’échappèrent précipitamment de la plaine, traversèrent la parcelle militaire de graviers à gauche du temple pour se mettre en route vers la mystérieuse cité en altitude de Symphonie. Elle passa devant des dizaines et des dizaines de temples, grimpa péniblement les marches de l’escalier en pierre, distinguant de mieux en mieux l’effervescence de la crête. De la fumée et des odeurs diverses étaient transportées par le vent dans sa direction et des poissons frétillaient à peu partout dans les rues formant des tas pyramidales d’où s’échappait une forte odeur abyssale. Encore vivants au sommet de la montagne, après avoir été péchés en contre-bas, ils semblaient capables de comprendre leurs sorts et leurs grands yeux globuleux fixaient les passants d’un air de mépris. Le vent se leva brusquement et le climat se fit plus doux. La région d’Arlys ne connait qu’un printemps éternel, lui avait expliqué Harmonia. À l’horizon, les montagnes enneigées se dressaient fièrement et les flocons ne cessaient de tomber sur la sombre forteresse lointaine au Nord de Credere. La cité était bondée d’une multitude de créatures dissemblables, Ina passait d’un visage à un autre avec une inquiétude grandissante tandis que ses pieds foulaient promptement les pavés blancs des chemins résidentiels. De loin, une silhouette familière, qui montait la pente semblant s’ouvrir sur des habitations plus imposantes encore, l’interpella et lui fit crier de toutes forces : « Hermès ! ».

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