Ina #2

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À son réveil, les nymphes regardaient suspicieusement Ina, assises aux extrémités de sa délicate couchette. Elles partirent en tourbillonnant lorsqu’elles la virent bouger. En espérant que tout cela n’était qu’un mauvais rêve, elle tenta péniblement de se relever tout en posant une main déconcertée sur sa tête. Séléné arriva quelques minutes plus tard d’un pas décidé. Un magnifique sourire et une présumée bonne nouvelle lui furent alors destinés.
« Hormis si nous sommes victimes d’un maléfice, nous ne tombons jamais malades. Les humain.e.s semblent malencontreusement chétif.ve.s et sous le coup de la panique, j’ai choisi de t’aliter. Un guérisseur viendra t’ausculter sans tarder, annonça-t-elle à Ina en déposant doucement une main sur son front brûlant.
Cette aimable attention ainsi que le tutoiement enthousiaste de Séléné la rassurèrent si considérablement qu’elle en oublia durant quelques instants la réalité de cet endroit.
Qu’êtes-vous vraiment ? » Chuchota Ina, curieuse.
Son timbre de voix semblait si écrasé et imageait à la perfection sa peur d’apprendre une vérité interdite. Des frissons lui parcoururent inopinément le corps tandis que les révélations de la veille resurgissaient dans sa mémoire.

Trois petits coups toquèrent à la porte empêchant la fameuse discussion de suivre son cours. Un jeune homme à la chevelure sombre entra alors dans la pièce et s’agenouilla à coté de la couchette d’Ina après avoir dignement salué Séléné. Ses yeux d’un noir de grenat croisèrent attentivement ceux de la jeune fille. Le charme des habitants de ce monde lui était vraisemblablement irrésistible, ces gens semblaient chacun posséder un physique prodigieux à l’instar des sculptures monumentales et homériques des grands artistes de l’humanité. Ils dégageaient une aura de félicité ainsi qu’une volupté enchanteresse. Le bel inconnu s’assit à coté d’Ina et demanda consciencieusement ses symptômes à Séléné. Sans dire un seul mot, il commença sa palpation médicale. Un émerveillement naquit sur le visage cramoisis d’Ina en dépit de ses inquiétudes et ce jusqu’à ce qu’il ouvrit placidement la bouche :

« Ne la gardes pas pour toi, Séléné. Sa présence doit être rapporté aux autres. Je ne pourrais pas te soutenir sur ce coup-là.
Hermès, ne me fais pas regretter de t’avoir fait venir. Elle est apeurée pour l’instant et j’aimerais simplement la faire vivre avec moi durant une courte période. Elle a tant de choses à m’apprendre ! répondit-elle résolue.
Sa majesté souhaitera la rencontrer et je ne veux pas être celui qui lui aura masqué cette découverte et subir sa colère. Ainsi, au nom du conseil de Symphonie, je te demande de la laisser entre mes mains, répondit le jeune homme impassible.

Comme s’il était entrain de réaliser une mission de la plus haute importance, sa voix d’une tonalité précédemment détachée se transforma en un mélange de suave et de rauque. Son intonation se manifesta brusquement aussi irréelle que celle de Séléné.
L’autorité du Conseil ne marche pas sur moi ! Penses-tu qu’il est judicieux de l’abandonner ? Qu’elle devienne le jouet du Conseil ? Quand la religion et la politique s’assemble, la tempête fait rage. N’est-ce pas ce qu’il est écrit dans le livre de ROSE ?
Dans ce cas, je ferai de mon mieux pour qu’elle soit confiée à Kratos, rétorqua-t-il après une longue et silencieuse réflexion.
Jamais Kratos acceptera de prendre soin d‘une humaine.
N’es-tu pas entrain de faire d’elle ton jouet ? Toi-même, tu t’es octroyé le droit d’avoir un humain de compagnie par le passé, répondit-il doucement en détournant ses yeux, avec une malice inopinée, de ceux de la maîtresse de maison.
Hermès ! Assez ! Tu es seulement le messager du conseil…»
La conversation devint instantanément incompréhensible. Sans les bases historiques de ce pays, Ina n’avait aucun moyen de comprendre le fonctionnement de la politique ni d’en saisir les fondements culturels et la voici, pourtant, déjà impliquée dans un projet dont elle ignorait tout des ficelles. Séléné croisa les bras et se renfrogna mais le jeune homme continua à l’énerver davantage. Sans aucune prévenance envers Ina, les deux étranges personnages se livraient à une bataille de jurons à travers la chambre. Le fait de se chamailler au sujet de sa « garde » avait un aspect à la fois ridicule et légèrement excitant pour Ina. Sa nature d’humaine devenait soudainement une caractéristique unique et visiblement extraordinaire. Néanmoins, son avis n’avait aucune importance à leurs yeux et les deux Symphoniens ne prêtèrent aucune attention à ses mots répétés inlassablement en vain dans le but de calmer le jeu. La guerre d’insultes ne prit fin que lorsque Séléné, exaspérée par le caractère taquin d’Hermès, quitta la pièce dans une furie destructrice. Les murs en tremblèrent et un silence courait maintenant au sein de la majestueuse habitation de Séléné tandis que Hermès gardait son sourire mesquin aux lèvres. Ce mutisme fut brisé par les paroles d’Hermès lorsqu’il intima, à Ina, l’ordre de le suivre en précisant, bien évidemment, que toute résistance serait inconcevable. Les pieds de la jeune fille se synchronisèrent donc au rythme des siens et elle le suivit, craintive mais néanmoins à l’affût du moindre danger. Le soleil était déjà haut dans les cieux et la cité de la veille, si calme au levée de la lune, était en pleine effervescence. En parcourant le chemin qui semblait les mener au siège du Conseil, le duo passa devant une dizaine de temples identiques, olympiens et albâtres. La criée des marchant.de.s louant les effets de leurs remèdes devant leurs échoppes se mélangeait avec les chants et les mélodies lyriques résonnant dans toute la cité. Le sel marin et les épices des stands les plus proches se glissaient dans les narines d’Ina. Les habitant.e.s de la cité la passèrent au crible d’un œil amusé, curieux.ses ou encore méfiant comme si elle était une erreur de la nature. Cette ville ne semblait pas si spacieuse et la venue d’une étrangère ne passait certainement pas inaperçue. Chose étrange, la plupart des personnes croisées lui sembla jeune et rayonnante. Au-delà d’une beauté pompeuse, il émanait d’eux et d’elles une élégance fascinante. Cette impression procura à Ina des tressaillements imprévus car l’idée malsaine d’une société basée sur l’esthétisme de la jeunesse au point que chaque enfant jugé laid serait potentiellement tué.e dès la naissance lui traversa l’esprit. Après cette première pensée, des dizaines d’autres perturbèrent continuellement son calme apparent. La pensée la plus dérangeante que son cerveau lui fournit fut la possibilité de l’existence d’une société d’individus génétiquement modifiés en quête de sang neuf qui leur permettrait d’accroître leurs expériences sans risquer une dégénérescence des cellules. Cherchant à oublier ces idées dérangeantes et incessantes, elle décida de profiter un peu du paysage. Elle aperçut un port en contre-bas de la montagne où de nombreuses chaloupes s’amarraient et dont les effluves de poissons lui parvinrent. Cette cité en altitude offrait à ses yeux éblouis un panorama merveilleux sur la plaine et elle estimait la forêt de pins au-delà de cette vaste étendue verdoyante bien plus vaste qu’elle ne l’avait imaginé durant la nuit. Ses yeux plissés distinguèrent des montagnes enneigées par-delà l’amas de conifères. Ina pouvait presque ressentir le vent glacé du Nord sur son visage tout en imaginant ses joues rougir à cause du froid. Ses réflexions intérieures sur les alentours l’avaient désorientée et lorsque Hermès lui dit qu’ils étaient maintenant arrivé à destination, les portes d’un temple grandiose étaient déjà grandes ouvertes et semblaient leur souhaitaient la bienvenue.
« As-tu peur ? Demanda alors Hermès étrangement sérieux.
Je ne comprends juste rien, lui répondit Ina nerveuse.
Tu ne réponds pas à ma question.
Pour avoir peur, je dois d’abord m’imaginer ce qu’il m’attend. Ici, je n’y arrive pas.
Vraiment ? Continua-t-il avec son sourire mesquin.
Je suis morte de trouille. » Avoua-t-elle en se rendant, soudainement, compte de la situation.

Le machinal sourire en coin du guérisseur revint dans toute sa splendeur tandis que les membres de la jeune fille semblaient se refroidir à mesure que le duo se mit en route sur le chemin pavé de l’habitation en traversant les colonnes de marbres blancs et en s’enfonçant davantage à l’intérieur du bâtiment. Dans la pénombre, des individus allongés sur le sol se prélassaient quasiment nus discutant et chantant inconsciemment. Ces mœurs insolites contribuèrent à l’augmentation de la nervosité d’Ina jusqu’à ce qu’elle soit stoppée nette avec l’apparition d’un trône déposé sur une estrade dorée où plusieurs nymphes étaient couchées sur des cousins et une multitude de tissus d’un rouge grenat. Le trône devait sans doute appartenir à une autorité suprême de cet inconcevable panthéon, un roi dont Ina devait se méfier selon les dires de Séléné. De nombreux regards irritants se posèrent sur le duo comme si Ina et son compagnon venaient d’entrer dans un endroit sacré dont la pureté venait d’être mise en péril. Ces regards, ceux des membres du Conseil desquels dépendaient maintenant le devenir et l’intégrité d’Ina se montraient pourtant si détachés et, quasiment, sans vie. Éclatant, le trône d’or était occupé par un majestueux cygne blanc. Son bec parut tisser un rictus lorsque Hermès fit une révérence en le saluant, suggestionnant vivement à Ina de l’imiter dans sa politesse. Et l’énorme oiseau lui répondit. Cette chose parlait et alignait des mots. Le tout formait un discours totalement compréhensible. Davantage compréhensible que les propres paroles d’Ina. Ainsi, un fou rire inopiné prit, soudainement, possession de la jeune fille en dépit du danger qu’aurait dû lui inspirer cette chose. La curieuse cours d’insouciant.e.s, allongé.e.s à même le sol, fit silence et les chants fantasmagoriques ainsi que les discussions animées cessèrent soudainement. Hermès dut rapidement mettre sa main sur sa bouche pour étouffer ce gloussement impoli. Encore une fois, une sensation de satisfaction la submergea lors du fugace contact avec la main du guérisseur. Hermès tissa son habituel sourire taquin. Malencontreusement cet amusement n’était pas imperceptible. Ainsi l’audience fixait maintenant Ina avec pitié et les yeux ronds comme des billes du verre du cygne semblaient aspirer sa joie de vivre. Ce dernier fit une deuxième tentative pour prendre la parole mais les lèvres d’Ina ne purent s’empêcher de broder un second rictus catastrophé et quand Hermès enleva sa main, toute l’audience vit qu’elle était tout simplement entrain de se moquer de leur grand roi à l’allure d’animal. Son agitation s’était exprimée de la pire manière possible. Le silence lui fut sévèrement octroyé par Hermès qui se montrait à la fois amusé et profondément agacé. Mais rien à faire… dès que l’oiseau ouvrait la bouche, Ina portait le même rictus stupide. D’emblée, le burlesque animal se redressa sur son trône et cria d’une voix d’outre-tombe.
« Je ne tolérai pas plus longtemps ce manque de respect ! »

Le calme revint en un clin d’œil et son sordide avertissement avait pétrifié l’ensemble des personnes présentes. Réellement pétrifié, semblait-il. Cette voix autoritaire résonnait aux yeux de la jeune fille comme un danger imminent. Ses pieds devinrent froids et dures comme de la glace, l’ensemble de ses membres se raidirent et sa respiration diminuant considérablement devint de plus en plus irrégulière. Ce jour-là, Ina comprit la misérable place qu’elle tenait dans ce monde face à ses habitant.e.s extravagant.e.s et terrifiant.e.s. Elle apprit, dés lors, à se montrer discrète au milieu de l’inconnu.

Fais silence, glissa Hermès à son oreille avant de se tourner face au cygne. Majesté, veuillez la pardonner pour son impertinence. Cette humaine errait sans mémoire dans la pleine avant d’être recueillie par Séléné.
Qu’elle s’avance pour que je puisse la voir…
Oubliant la douceur dont il avait préalablement fait preuve, Hermès la poussa violemment d’une main dans le dos vers le trône, brisant ainsi la pétrification. Si puissamment qu’elle s’écroula sur le sol à moins de deux mètres des yeux noirs pénétrants de la bête.
Est-elle vraiment humaine ? Elle semble plutôt banale… »

Cet animal doublé du qualificatif de roi plaisanta ainsi avec Hermès avec une simplicité déconcertante pendant plusieurs longues minutes. Un temps durant lequel de centaines de questions passèrent par la tête de la jeune fille : Qu’allaient-ils faire de moi ? Qui étaient-ils réellement ? Elle voulait sortir toutes ses questions de sa gorge sèche. Une envie de hurler pour les insulter tous et toutes lui traversa, très fugacement, l’esprit mais l’observation préalable lui semblait bien plus malin à l’heure actuelle. Cette hésitation l’obligea à attendre la fin de cette causerie en regardant le sol. Examinant brièvement du coin de l’œil les nymphes assises, soumises et résignées en bas du trône, Ina prit finalement la décision naïve de tirer sur la manche d’Hermès et de le fixer d’un air déterminé. Contre toute attente, Hermès sembla comprendre car il rétorqua aussitôt :
« Séléné souhaiterait s’en occuper et je sais que vous l’affectionnez particulièrement, cela serait un somptueux cadeau de votre part.
Elle avait mon accord pour son dernier humain mais Séléné est trop tendre avec les humain.e.s. J’en ai fait assez pour elle, ajouta le cygne après un silence pesant qui supposait une considération intense.
Ne l’êtes-vous pas vous même, Majesté ? Demanda Hermès avec son sourire taquin (visiblement indissociable de sa personne) pendouillant à ses lèvres. Cette humaine ne vous sera d’aucune utilité, elle est fragile, amnésique, ignorante, et ne peut même pas vous voir sous votre véritable forme. Peut-être des souvenirs lui reviendront si une personne extérieure prend soin d’elle ?
Je conseille de la donner à la personne qui demandera son adoption en premier, rétorqua une voix féminine et fluette dans la pénombre. Ainsi, le Conseil évitera toutes représailles…
J’attendrai alors jusqu’à ce qu’elle se souvienne…, conclut finalement le roi-cygne, Séléné sera exemptée de la demande d’adoption. »

D’un signe de la tête, Hermès fit comprendre à Ina de le suivre. Elle sortit enfin de cet endroit inquiétant. Ses remerciements allèrent tout droit à son compagnon de galère. Un chien arrivé à la S.P.A, voilà à quoi elle ressemblait. Abandonnée au bord de l’autoroute, elle priait pour tomber sur une personne bienveillante qui chercherait à l’aider à se souvenir. Encore fallait-il tomber sur un individu « ordinaire »…

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