Ina #1

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Elle ouvrit difficilement les yeux car des migraines tapaient vigoureusement à l’intérieur de son crâne. Son corps tout entier lui faisait mal, des courbatures lancinaient ses jambes et ses bras, ses paupières étaient collées ensemble, son dos craquait au moindre de ses mouvements et ses doigts étaient si crispés que ses ongles rentraient à l’intérieur de ses paumes. Lorsque qu’elle ouvrit les yeux une impression de désorientation l’affola. La brise qui lui caressait les joues, la lune qui éclairait la plaine de ses rayons argentés et l’herbe où elle était allongée lui paraissaient étrangères, difformes, éthérées. L’astre lunaire renvoyait sa lumière sur la terre ensommeillée et sa lumière était assez impressionnante pour lui permettre d’évaluer les alentours. Ses oreilles distinguèrent le bruit de vagues se brisants contre les rochers, ainsi que le son des criquets qui commencent à murmurer au crépuscule. L’odeur salée de l’Océan mélangée à la senteur suave du crépuscule sur une étendue champêtre était heureusement plus qu’agréable. Fixant froidement ses doigts tremblants, ses yeux trouvèrent rapidement vers où se tourner. Des lumières semblaient danser devant elle, accrochées à un énorme monticule de pierre. Une sorte de colline qui semblait abriter une vie foisonnante tant les lumières étaient nombreuses. Mais le plus gros problème qu’elle avait maintenant à affronter était de savoir où et surtout qui elle était. Hormis le nom de « Ina » qui résonnait dans son esprit, rien ne lui venait. Sa main aussi faible que celle d’une vieillarde se posa sur ses tempes à l’instant même où une impression de vide l’envahit. Elle ne possédait aucun souvenir, même pas la mémoire d’un seul instant avant son éveil dans cette plaine et l’angoisse la tétanisa. Elle était piégée dans un endroit dont les dimensions lui semblaient géométriquement anormales. Ses yeux cherchèrent désespérément quelque chose de familier mais ne trouvèrent qu’une inlassable étendue d’herbe. Accablée devant tant d’étranges nouveautés, elle tenta de se relever et ce ne fut pas sans difficultés : ses membres étaient flasques et ne souhaitaient toujours pas lui répondre. Plus le temps passait, plus elle avait du mal à garder son calme. Ses doigts, à peine rétablis, touchèrent frénétiquement son visage. Histoire de se faire une petite idée de ce à quoi elle ressemblait. Rien de concluant, et toujours rien de familier. Elle se mise à genoux, puis se releva doucement à la recherche d’un espoir. Une forêt de pins se trouvait à sa gauche et l’odeur sylvestre porté par le vent piquait fortement son nez. À sa droite, le gigantesque tumulus se dressait et détruisait la ligne parfaite de l’horizon, là où le ciel et la mer se rencontrent. Les lumières de cette majestueuse butte brillaient fortement dans la nuit et semblaient venir de grandes habitations en pierre. L’iode présent dans l’air avait débouché ses narines et elle prit une attentive inspiration avant de s’élancer vers une possible découverte d’individus. Ses pieds traversaient douloureusement la plaine ensommeillée, non sans trébucher ici et là. Par moments, elle avait la forte impression de s’enfoncer dans la terre comme si ce joli paysage cachait en réalité de terribles sables mouvants. Elle cherchait de l’aide, et au passage une personne capable de lui révéler son identité. Le vent soufflait timidement. Pourtant cette sensation lui parut étrangère, elle était persuadée que cet air n’était qu’une pâle copie de lui-même, un fragment du véritable vent dont elle croyait avoir l’habitude. Tout ce qui l’entourait lui paraissait incongru, presque irréel. La jeune fille courut de plus en plus vite, suivant la lueur de la lune dans l’espoir de trouver une once de vie. S’élançant violemment vers les habitations, il lui fallut très longtemps avant de comprendre que la petite montagne était réellement parsemée de maisons en pierre, de colonnes de marbres et de stands fermés. Elle voyait de plus en plus de choses qui lui semblaient communes : des petits jardins emplis de salades vertes et de tomates juteuses, des petites barques amarrées sur la plage et autres marques de vie. À sa surprise, elle perçut une silhouette féminine allongée dans la verdure, une femme qui fixait amoureusement la lune. Elle luisait d’une douce lumière argentée semblable à celle de l’astre. Elle semblait produire le même phénomène que celui des lucioles, renvoyant une douce luminescence entre l’argenté et le verdâtre. La jeune fille s’élança aussitôt à sa rencontre et trébucha maladroitement sur un talus de terre tout en poussant un cri à en réveiller l’ensemble de la cité. La femme sursauta sous le coup de la surprise et vint en lui demandant ce qu’elle faisait dans un endroit pareil, au beau milieu de la nuit. La jeune amnésique n’avait malheureusement rien à répondre à cette question. Une main chaleureuse et tendre l’aida à se relever. Cette femme laissa de belles dents blanches s’aligner derrière ses lèvres pulpeuses et sensuelles tandis que d’une main gracieuse, elle entreprit d’enlever un brin d’herbe coincée de la chevelure d’ocre de la jeune fille. La langue de cette dernière fut scellée devant son physique incroyablement diaphane. Ignorant même si elle était encore douée de la parole, des mots désordonnés et tremblants sortirent timidement de la bouche de la jeune fille. Les sons qui en sortirent étaient incompréhensibles, et les yeux d’argent de la femme la pénétrèrent si profondément que des larmes d’émerveillement coulèrent doucement le long de ses joues encore chaudes.

« Tout va bien ? Voir autant d’angoisse sur le visage d’une jeune demoiselle…. Demanda t-elle avec inquiétude.

Sa voix sonnait comme un chant venant du fond des âges et l’expression d’inquiétude sur son visage caractérisait une compassion dont peu de gens peuvent être capables.

Non ! En réalité, tout va mal ! Où sommes-nous? Quel est cet endroit? S’écria-t-elle désorientée.
La cité de Symphonie n’est pas loin… » murmura la femme fluorescente de peur de la brusquer.

Ses mains blanchâtres se déposèrent délicatement sur les épaules de la jeune fille et la bienveillance de son visage la calma un peu. Une sérénité diluvienne vint emplir l’ensemble de son corps souffrant et de ses pensées dispersées. Elle se sentit alors comme aspirée dans son regard impalpable, tellement intensément qu’elle ne vit pas le temps passer entre le moment où les doigts fins de sa sauveuse encerclèrent son poignet tremblant, où elles traversèrent la plaine longeant la plage, où elles passèrent devant une gigantesque habitation en marbre blanc, où elles montèrent des marches rocheuses d’un escalier gigantesque grimpant jusqu’au sommet de la montagne et où elles arrivèrent finalement devant un bâtiment semblable à un temple grec entouré de ses semblables.

Depuis son éveil, même la notion du temps lui paraissait quelque peu différente de ce qu’elle était censée connaître. Le chemin parcouru l’avait tranquillisé, elle épiait maintenant attentivement le paysage du haut de la montagne et bien qu’il fasse nuit, elle distinguait l’océan qui entourait quasiment entièrement la cité et devant elle, s’ouvrait en forme d’entonnoir la plaine verdoyante sur des kilomètres jusqu’à la rangée d’arbres sombres qui semblait marquer la fin de la civilisation. La main chaude de sa sauveuse ne l’avait pas lâchée une seule seconde. La sublime créature posa délicatement ses mains sur les épaules de la jeune fille et lui adressa, encore une fois, un sourire bienveillant. Puis la poussa délicatement vers l’intérieur de son étrange maison décorée de peintures murales représentant les astres. La perfection et le réalisme de ces gravures la fascinèrent. Ina, comme elle avait finalement décidé de se désigner (ne supportant que très peu l’idée de n’avoir pas de dénominatif), avait l’impression de naviguer à travers le cosmos, de planète en planète, d’étoile en étoile. Une mélodie étrange, presque inquiétante, semblait traverser ses murs. La maîtresse de maison l’invita à s’asseoir sur un coussin brodé de symboles étranges et d’amusantes jeunes filles sorties de nul part lui servirent un verre d’eau. Ces énigmatiques dames dansaient et tournaient sur elles-mêmes en rythme avec la musique qu’Ina avait cru percevoir quelques minutes plus tôt. Ces sublimes jeunes femmes aux rires d’enfants virevoltaient singulièrement entre la sereine dame-luciole et la jeune fille. Soudain, Ina se demanda depuis quand la réalité était-elle devenue aussi translucide.

« Merci de m’accueillir ainsi et veuillez excuser mes mauvaises manières. J’étais en proie à la panique et…, commença-t-elle à expliquer
Je ne souhaite pas d’excuses mais seulement vous aidez, répliqua la maîtresse de maison avec un air compatissant.
Je me suis réveillée dans la plaine sans aucun souvenir. Où sommes-nous? Cet endroit me paraît si…. étrange. »

Les jeunes filles regardèrent Ina avec étonnement, et commencèrent à former une ronde autour d’elle, tout en gloussant quelques mots dans un langage dont la signification lui échappait. La maîtresse de maison fit vite dissoudre ce cercle d’une voix sèche et autoritaire. Elles s’échappèrent aussi vite qu’elles étaient venues dans un éclat de rire strident.

« Ces nymphes n’ont vraiment aucune manière ! ajouta-t-elle timidement.
Les nymphes… ? Répéta Ina comme une idiote. Je suis vraiment perdue.
Je ne sais pas qui vous êtes ni ce que vous êtes mais je vais répondre à vos questions. Essayer tout du moins. Nous sommes actuellement dans la cité de Symphonie, sur la colline de Dar Ys, et plus précisément dans mon temple. Mon nom est Séléné, Ardente gardienne et ces jeunes filles sont mes compagnes. Ce sont les dames joyeuses, coquettes et fécondes nées d’une goutte d’eau, et elles investissent un lieu plaisant pour le protéger. Enfin, c’est ce qu’il se dit… Pour moi, ce sont juste de jeunes filles très… taquines.

Les croyances en vigueur dans cette cité lui étaient étrangères, si bien qu’elle ne pouvait pas saisir l’étendue de ces paroles. Peut-être est-elle une personne de particulièrement romanesque, une poétesse dans l’âme. En voyant sa surprise et son incompréhension, Séléné décida de la questionner :

– Vous semblez ne pas comprendre un seul de mes mots. Êtes-vous humaine ?
– Bien évidement ! Pourrais-je être autre chose ?
– Je comprends maintenant votre émerveillement et c’est une véritable surprise ! »

Un sourcil d’incrédulité se haussa malgré elle sur son visage. Ces révélations ou plutôt ces drôleries de ce monde l’avaient chamboulée et ce fut infiniment plus que ne pouvait en supporter sa raison. Sa vision se brouilla, ses yeux se fermèrent sur cet univers chimérique et Ina perdit connaissance une nouvelle fois.

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